Que fait le Français lorsqu’il glisse un bulletin dans l’urne présidentielle ? Il pense voter. Pour Étienne Chouard, professeur d’économie et figure du débat constitutionnel, il fait exactement l’inverse : il élit, c’est-à-dire qu’il renonce à voter. Cette distinction sémantique, posée comme un préalable à toute réflexion politique, traverse l’entretien qu’il a accordé au Monde Moderne en juillet 2026, à l’approche de l’échéance présidentielle de 2027.
Pourquoi faut-il distinguer voter et élire ?
La réponse tient en une phrase, martelée par Étienne Chouard : voter, c’est décider ; élire, c’est renoncer à décider. Dans la tradition démocratique athénienne qu’il mobilise comme référence, le citoyen vote les lois lui-même, après débat public et contradiction organisée. Dans le système représentatif moderne, l’électeur ne vote rien : il désigne une personne qui votera tout à sa place. L’élection devient ainsi l’acte par lequel le peuple se dessaisit de sa souveraineté, sans mécanisme de contrôle effectif (pas de mandat impératif, pas de révocation possible, pas de veto citoyen sur le travail parlementaire).
Le déplacement est d’abord lexical, mais il engage toute l’analyse. Chouard résume l’escroquerie intellectuelle en une formule :
Quand je mets le nom de quelqu’un dans une urne, j’accepte que c’est lui qui vote tout à ma place. J’accepte de renoncer à voter.
Étienne Chouard (Le Monde Moderne)
Pour lui, le vocabulaire est le premier verrou : « l’usage des mots à l’endroit est essentiel pour penser ». Tant que le citoyen dit « j’ai été voter » pour décrire un acte d’élection, il s’interdit de penser ce qu’il fait réellement. Le suffrage universel, depuis 1789, ne serait pas le pouvoir de voter les lois, mais celui de choisir des maîtres temporaires. Chouard assume le terme, quitte à provoquer : celui qui décide de tout à ma place et que je ne peux ni contrôler ni révoquer n’est pas un représentant, c’est un maître.
Un système représentatif pensé pour déposséder
L’invité replace cette confusion dans une lecture historique longue. La rupture révolutionnaire de 1789 aurait été moins un avènement démocratique qu’une captation du pouvoir par les « marchands », au terme de laquelle l’élection remplace la délibération populaire. Les constitutions françaises successives, de la IIIe à la Ve République, auraient toutes un point commun : elles sont écrites par ceux-là mêmes qu’elles devraient encadrer, et non par le peuple souverain.
La thèse de fond, empruntée aux travaux qu’il dit avoir nourris depuis vingt ans, tient en une idée : « ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir ». Une constitution digne de ce nom ne devrait pas seulement instituer des pouvoirs, mais surtout les contraindre, les contrôler, permettre au peuple d’en garder la main. Or, lorsque les représentants écrivent leurs propres règles, le texte devient un acte de complaisance plutôt qu’un acte de défiance. Chouard convoque Thomas Paine, qui excluait explicitement les représentants du processus constituant, ainsi que Benjamin Constant, pour qui la constitution est par essence un acte de défiance envers les élus.
Cette dépossession expliquerait l’abstention de masse. Une partie des abstentionnistes n’aurait pas renoncé à la politique, mais aurait simplement constaté, de manière intuitive, que leur participation ne change rien à la conduite des affaires. Le problème, selon lui, est que cette prise de conscience reste incomplète tant qu’elle ne débouche pas sur une alternative : elle produit de la résignation là où elle devrait produire de la reconquête.
Le tirage au sort contre la professionnalisation politique
Face à ce diagnostic, l’invité avance une alternative procédurale : le tirage au sort. La proposition peut sembler anachronique ; Chouard la défend comme une réponse directe aux vices structurels de l’élection. Là où l’élection sélectionne ceux qui veulent le pouvoir, le tirage au sort désigne ceux qui ne l’ont pas demandé. Là où l’élection produit des carrières et des partis, le tirage au sort produit une rotation des charges et interdit la professionnalisation politique.
Il cite Platon : « le pire fléau qui puisse arriver à une cité, c’est de donner le pouvoir à ceux qui le veulent ». L’élection porterait mécaniquement au pouvoir les profils les plus ambitieux, les plus aptes à se faire élire, sans que rien ne garantisse leur aptitude à servir le bien commun. Le tirage au sort, parce qu’il ne récompense ni l’ambition ni la richesse, pacifierait la vie politique : pas de fierté légitime à avoir été tiré au sort, pas de rancune à ne pas l’avoir été.
Chouard ne réclame pas pour autant la disparition de toute délégation. Une société de masse ne peut pas écrire chaque loi à soixante millions. Mais la représentation devrait être un service, pas une domination : les représentants tirés au sort prépareraient les lois, les présenteraient dans des conférences contradictoires publiques, puis le peuple voterait la loi lui-même. C’est le modèle qu’il lit dans l’expérience athénienne, dont il souligne la stabilité : pendant deux siècles, les citoyens pauvres ont voté les lois, et seuls les riches payaient l’impôt.
L’élection de 2027, déjà verrouillée ?
Dans cette perspective, l’échéance présidentielle de 2027 n’offre aucun espoir de changement par elle-même. Chouard balaie l’idée qu’une victoire de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon constituerait un « bug » du système : l’exemple de Giorgia Meloni en Italie montre, selon lui, qu’une dirigeante issue d’un parti dit populiste peut parfaitement s’accommoder du cadre européen et poursuivre la même politique. L’élection, quel qu’en soit le vainqueur, resterait un épisode dans la continuité oligarchique.
Le soupçon va plus loin : le comptage des voix, confié sous le mandat de François Hollande puis d’Emmanuel Macron à des équipes partisanes, témoignerait d’une faiblesse procédurale qu’aucun candidat d’opposition ne pourrait corriger, faute d’atteindre le pouvoir. L’abstention, la défiance, le sentiment d’impuissance ne seraient donc pas des accidents, mais des produits du système.
Réflexe constituant plutôt qu’horizon électoral
Reste la question pratique : que faire ? Chouard n’attend rien des élus, ni même d’une Assemblée constituante élue qui reproduirait le problème à l’échelle supérieure. Il appelle au contraire à un processus constituant populaire, décentralisé, qui commencerait localement, commune par commune, avant de s’agréger en fédérations. Des exemples existent, comme la petite commune de Ménil-la-Horgne, dont le maire a promis de ne rien décider seul et de faire exécuter les décisions d’une assemblée citoyenne. Le site compter-sur-moi.org, lancé pour dénombrer les « constituants », recenserait déjà plus de trois cent mille signataires.
L’horizon n’est donc plus l’élection, mais la constitution : sortir de la « prison politique » écrite par les représentants, non pas en changeant de maîtres, mais en écrivant soi-même les règles qui contraindront ceux à qui on délègue. La distinction entre voter et élire, simple en apparence, ouvre ainsi un programme politique complet : refus du mandat représentatif illimité, contrôle et révocation des élus, décision populaire sur les lois. Que l’on adhère ou non aux propositions procédurales d’Étienne Chouard, poser la question de la différence entre voter et élire oblige à s’interroger sur ce que signifie, concrètement, exercer la souveraineté.
Ce qu’il faut retenir
Élire n’est pas voter : la première action délègue la décision, la seconde l’exerce. La confusion entretenue entre les deux termes masque une dépossession politique que ni l’alternance, ni l’élection présidentielle de 2027 ne corrigeront par elles-mêmes. Le débat constitutionnel, longtemps relégué aux marges, revient au centre de la contestation démocratique.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Étienne Chouard sur le pouvoir législatif et sa concentration » de Le Monde Moderne
Pour aller plus loin
- Les droits de l’homme, Thomas Paine
- Du contrat social ou Principes du droit politique, Jean-Jacques Rousseau
- Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution (1863), Pierre-Joseph Proudhon
- Pirates de tous les pays : l’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726), Marcus Rediker
- Écrire nous-mêmes la Constitution : exercices d’entraînement pour préparer un processus constituant populaire, Étienne Chouard
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
