La France est un pays d’épargnants. Près de 20 % du revenu disponible des ménages est mis de côté chaque année, un taux remarquable en Europe. Pourtant, cet argent ne va quasiment jamais vers l’industrie. Louis Gallois, ancien patron d’EADS et de la SNCF, aujourd’hui coprésident de La Fabrique de l’Industrie, décrit un paradoxe tenace : les Français déplorent que leurs entreprises soient rachetées par des fonds américains, mais placent leur épargne là où elle ne servira pas à les protéger.

Pourquoi l’épargne des Français ne finance-t-elle pas l’industrie nationale ?

Trois raisons principales ressortent :

  1. Une culture de l’aversion au risque : les épargnants français, comme beaucoup d’Européens, privilégient la sécurité à la rentabilité.
  2. Des canaux de collecte qui contournent l’industrie : assurance-vie en obligations d’État (2 200 milliards d’euros), immobilier, livrets réglementés captent l’essentiel des flux.
  3. Un système bancaire bridé par des règles prudentielles que les États-Unis, à l’origine de la crise de 2008, n’appliquent pas eux-mêmes.

Une épargne massive, un investissement productif famélique

Louis Gallois le dit sans détour : le financement de l’industrie a longtemps été assuré par les banques en Europe. Or, depuis la crise financière de 2008, les règles prudentielles imposées aux établissements bancaires ont réduit leur appétit pour le risque industriel. « Les États-Unis ont décidé de ne pas appliquer ces règles », précise-t-il. Résultat : les banques européennes financent moins l’industrie, et les marchés financiers ne prennent pas le relais.

Les Français, eux, continuent d’épargner massivement, mais leurs choix d’investissement restent conservateurs. L’immobilier absorbe une part considérable de cette épargne, faisant mécaniquement monter les prix. L’assurance-vie, qui pèse 2 200 milliards d’euros, est majoritairement investie en obligations d’État françaises ou allemandes, des valeurs jugées sûres mais qui ne soutiennent pas directement les entreprises productives. Les plans d’épargne en actions (PEA) ne représentent qu’une centaine de milliards, une goutte d’eau à l’échelle des montants en jeu.

Un système à réorienter : l’idée d’un avantage fiscal européen

Louis Gallois propose une piste concrète : créer un avantage fiscal pour l’épargne investie dans des entreprises européennes. L’idée est simple : compenser la faible rentabilité des investissements industriels par un coup de pouce fiscal qui rende ces placements plus attractifs. Une mesure strictement cantonnée aux entreprises françaises serait retoquée par Bruxelles, mais un dispositif à l’échelle européenne serait défendable.

« Il faut trouver le moyen d’orienter cette épargne vers l’investissement productif. Les Français n’aiment pas le risque. Donc il va falloir créer des systèmes de mutualisation qui réduisent le niveau de risque. »

Louis Gallois (Forces Françaises de l’Industrie)

La BPI a déjà fait un travail utile sur le non-coté, en soutenant des fonds d’investissement qui accompagnent les PME et les ETI. Mais le côté, c’est-à-dire les entreprises cotées en Bourse, reste le parent pauvre. Or c’est là que les besoins de financement sont les plus massifs pour permettre aux entreprises françaises de grandir sans dépendre de capitaux étrangers.

Un cercle vicieux difficile à briser

Le diagnostic de Louis Gallois dépasse la simple question de l’épargne. Il décrit un cercle vicieux où le modèle social français, légitime dans ses objectifs, réduit les marges des entreprises par rapport à leurs concurrentes américaines. Cette moindre rentabilité dissuade les épargnants d’investir, ce qui limite les capacités de développement des entreprises, ce qui maintient une faible rentabilité.

Le résultat est connu : des pépites françaises rachetées par des fonds étrangers, des innovations qui partent faute de capitaux patients, et un sentiment d’impuissance collective. Pourtant, la politique de l’offre menée depuis 2015 a permis de stopper l’hémorragie industrielle. La désindustrialisation massive des années 2000, avec deux millions d’emplois perdus, a été enrayée. Mais pour passer du plateau actuel à une véritable réindustrialisation, le financement reste le maillon faible.

L’épargne française dans le viseur de Bruxelles

C’est devant le patronat français qu’Ursula von der Leyen a choisi de formuler l’avertissement, en français, pour s’assurer d’être bien comprise : cette épargne qui « dort paresseuse » en Europe l’intéresse. Le message ne laissait guère de place à l’interprétation.

Pierre-Yves Rougeyron décrypte le mécanisme :

« Qu’est-ce qui reste à piller en Europe ? Le contribuable. On l’a déjà payé en tant que producteur, il y a plus d’industrie. On l’a payé en tant que contribuable. Maintenant faut le payer en tant qu’épargnant parce qu’il y a plus que ça qui reste. »

Pierre-Yves Rougeyron (chaîne Florian Philippot)

Le raisonnement s’articule autour d’un constat : le système bancaire européen a été fragilisé par l’ouverture des marchés, l’industrie affaiblie par la politique énergétique, et les États désarmés face aux contraintes budgétaires de la zone euro. L’épargne des ménages représente alors le dernier gisement mobilisable.

La Belgique illustre déjà la direction prise : depuis le 1er septembre, tout solde inférieur à 250 euros laissé sans mouvement sur un compte courant pendant cinq ans est automatiquement capté par l’État. Un outil discret, mais révélateur d’une logique d’ensemble.

Le problème soulevé est structurel : dans un système financier resté ouvert, mobiliser cette épargne sans refermer les frontières de capitaux revient, selon Rougeyron, à « arroser des plantes dont on casse le pot ». Les fonds partiraient. Ce sont alors des gestionnaires privés, dont certains sont déjà sous contrat avec la Commission européenne, qui se positionnent pour en prendre le contrôle.

Ce qu’il faut retenir

La France dispose d’une épargne abondante mais elle ne va pas là où se crée la richesse productive. Réorienter ne serait-ce qu’une fraction des 2 200 milliards d’euros de l’assurance-vie vers l’industrie changerait la donne. Cela suppose des mécanismes fiscaux incitatifs et une évolution culturelle qui reste à construire.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Politique énergétique nucléaire en France, analyse de Louis Gallois » de Forces Françaises de l’Industrie

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