Alors que l’Europe s’enfonce dans une logique de dépendance assumée et de libre-échange sans garde-fous, d’autres nations ont fait un choix radicalement différent. De la Corée du Sud à la Chine, en passant par Singapour, un modèle économique a démontré sa supériorité : celui de l’État développeur. Un mécanisme que la France gaulliste elle-même avait commencé à embrasser, avant de l’abandonner au tournant des années 1980. L’invité, économiste et auteur, en décortique les rouages lors d’un grand entretien accordé au Cercle Aristote.

Qu’est-ce que l’État développeur et comment fonctionne-t-il ?

L’État développeur est un modèle économique qui rompt avec la logique du marché autorégulé. Il repose sur trois principes fondamentaux. D’abord, la protection du marché intérieur face à la concurrence étrangère, en maintenant des barrières à l’entrée élevées pour les produits extérieurs. Ensuite, la stimulation d’une concurrence féroce entre les entreprises nationales, en abaissant au contraire les barrières d’accès au marché intérieur pour permettre aux plus compétents d’émerger. Enfin, une montée en gamme progressive par la copie, l’adaptation, l’itération et l’amélioration continue. L’objectif n’est pas le commerce pour lui-même, mais l’indépendance et le développement endogène.

Protéger son marché, l’inverse du dogme européen

Le principe fondateur de l’État développeur est simple à énoncer, mais révolutionnaire au regard des canons bruxellois : produire chez soi, même quand c’est plus cher.

« Même si je peux trouver moins cher ailleurs, je vais produire chez moi. D’abord on importe beaucoup pour pouvoir copier, adapter. Ensuite, premières commercialisations, retours d’expérience, montée en gamme, reproduction. Et ensuite, tu peux tenter l’export si ça t’intéresse, mais la base, c’est fait pour que tu ne sois plus dépendant de personne. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

L’invité rappelle que la Russie s’est musclée grâce aux sanctions occidentales qui l’ont obligée à recréer des filières industrielles abandonnées. Pendant ce temps, l’Union européenne fait l’inverse : ouverture maximale, concurrence débridée avec l’extérieur, et multiplication des normes qui étouffent les petites structures nationales.

La Chine, archétype de l’État développeur

L’exemple chinois contemporain illustre parfaitement cette logique. Pékin identifie un secteur stratégique, y injecte massivement des capitaux via sa banque centrale, et laisse ses entreprises se livrer une concurrence impitoyable sur le marché intérieur. Les plus faibles sont absorbées par les plus performantes, créant un champion national capable ensuite d’affronter le monde.

L’invité souligne l’ironie de la situation : Singapour, souvent citée par les libéraux comme un modèle de libre-échange, est en réalité « un État planificateur extrême », doté d’un commissariat au plan depuis cinquante ans. « Ce n’est pas François Bayrou », ironise-t-il. La cité-État asiatique pratique un interventionnisme que Bruxelles jugerait hérétique.

Concurrence par la qualité contre concurrence par les prix

La différence fondamentale entre les deux modèles tient à la nature même de la concurrence. L’Union européenne a instauré une concurrence par les prix qui, dans les secteurs non vitaux (l’écrasante majorité des biens de consommation), tire tout vers le bas. Le produit médiocre mais bon marché écrase le produit de qualité.

L’État développeur inverse cette logique : en protégeant son marché et en maintenant des barrières d’entrée basses pour les producteurs nationaux, il favorise une concurrence par la qualité. « Une vraie politique de concurrence », souligne l’invité, là où le modèle bruxellois multiplie les normes pour empêcher les petites structures de contester les positions acquises des grands groupes.

Un héritage gaulliste renié

La France n’est pas étrangère à cette tradition. Le plan électronucléaire lancé après le premier choc pétrolier de 1973 en est l’incarnation. Face à la dépendance au pétrole des pays de l’OPEP, les gaullistes (avec le soutien du Parti communiste) ont fait le choix de l’indépendance énergétique. Une décision prométhéenne qui tranche avec le renoncement actuel.

« Pierre Messmer serait traité de fou par Philippe Aghion ou Jean Tirole. Voilà la vraie folie. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

L’invité pointe la croyance quasi religieuse des élites européennes dans le marché comme phénomène naturel et autorégulé. « Il n’y a rien de plus artificiel qu’un marché. Il n’y a rien de plus manipulable qu’un marché. » Et de rappeler que les économistes dominants n’ont jamais mis les pieds dans un processus réel de développement industriel.

Ce qu’il faut retenir

L’État développeur n’est pas une utopie théorique : c’est le modèle qui a permis au Japon, à la Corée, à Singapour et aujourd’hui à la Chine de rattraper puis dépasser l’Occident. Son principe est simple : protéger, copier, améliorer, conquérir. L’Union européenne a choisi la voie inverse, celle de l’ouverture sans stratégie et de la dépendance assumée. Les conséquences industrielles de ce choix sont désormais visibles dans tous les secteurs stratégiques.


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Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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