L’unité française semble parfois une évidence. Pourtant, derrière la carte aux contours familiers se cache une réalité bien plus fragmentée que ne le laisse paraître le récit national officiel. L’historien Fernand Braudel, dans son œuvre monumentale L’Identité de la France, a forgé une expression qui dit tout de cette tension : l’effroyable morcellement du pays. Une formule que Sylvain Tesson a remise en lumière lors d’un entretien à l’occasion de la réédition de son livre Sur les chemins noirs.
Qu’est-ce que "l’effroyable morcellement" de la France selon Fernand Braudel ?
Fernand Braudel, géographe et historien, décrit la France comme une accumulation de provinces qui, pendant des siècles, n’ont reconnu qu’une lointaine tutelle au pouvoir central. Avant d’être une nation unifiée, le territoire français était un agglomérat de pays autonomes, dotés chacun de leurs coutumes, de leurs parlements locaux et de leurs spécificités linguistiques. Ce morcellement n’est pas un défaut mais une donnée fondamentale de l’identité française : l’unité n’a jamais été naturelle, elle a été construite par sédimentation historique.
Comme l’a rappelé Sylvain Tesson :
« Ce territoire est une accumulation tellement ancienne de sédimentation d’histoire, ce que le géographe historien Fernand Braudel, auteur de L’Identité de la France, appelait l’effroyable morcellement du pays. »
Sylvain Tesson (Le Hussard)
Cette diversité première explique pourquoi la France présente aujourd’hui encore une variété de paysages, de cultures régionales et de tempéraments politiques qu’aucun autre pays européen de taille comparable ne connaît, des bocages vendéens aux vallées alpines, des landes bretonnes aux plateaux lorrains.
Une unité qui doit tout à la construction politique
Le paradoxe français tient dans cette tension permanente entre un territoire intrinsèquement diversifié et un projet politique qui, depuis la monarchie puis la République, a cherché à imposer l’unité. Paris, décrivait Sylvain Tesson, fonctionne comme une puissance centrale jacobine, héritière de ce qu’il nomme la triple vibration impériale, monarchique et républicaine.
Cette centralisation a pris la forme d’une conquête administrative du territoire : préfectures, écoles de la République, hôpitaux, gendarmeries se sont implantés dans les provinces moins pour servir les populations que pour y établir les relais de l’autorité centrale. L’écrivain ne cache pas sa méfiance envers ce processus :
« L’administration, elle est pas très philanthrope. C’est plutôt une espèce de conquête du territoire par l’aménagement. Moi, l’aménagement, je m’en méfie. »
Sylvain Tesson (Le Hussard)
Cette grille administrative, si elle a créé un cadre national commun, a également contribué à étouffer les spécificités locales, à commencer par les langues régionales et les coutumes particulières qui faisaient la richesse du morcellement braudélien. L’unité s’est faite au prix de l’uniformisation.
La leçon braudélienne pour penser la souveraineté d’aujourd’hui
Si l’on prend au sérieux la thèse de Braudel, la souveraineté populaire ne peut pas se réduire à un rapport vertical entre l’État central et des individus standardisés. Elle doit intégrer le fait que les Français ne forment pas spontanément un peuple homogène et que l’unité nationale est une construction fragile, toujours à réinventer.
Sylvain Tesson esquisse une piste lorsqu’il évoque la littérature comme ciment national. Il cite aussi bien Maurice Barrès et sa Colline inspirée que Louis Aragon et son poème Brocéliande, deux figures aux antipodes politiques, mais qui ont en commun d’avoir écrit sur la terre française avec un lyrisme capable de transcender les clivages. L’unité française ne serait pas d’abord administrative ou politique ; elle serait poétique et culturelle, portée par des écrivains qui ont donné sens à la coexistence des fragments.
Cette conception invite à repenser la décentralisation non comme un renoncement à l’unité nationale, mais comme une condition de sa vitalité. Respecter le morcellement sans briser le cadre commun, c’est peut-être le défi d’une souveraineté populaire qui assume pleinement l’héritage braudélien : un peuple divers dans ses enracinements, uni dans sa langue et dans la conscience d’un destin partagé.
Ce qu’il faut retenir
Fernand Braudel a montré que la France est d’abord une mosaïque avant d’être une nation. Sa formule de l’effroyable morcellement n’est pas un constat d’échec mais une clé de compréhension : l’unité française n’est ni naturelle ni définitive, elle est à défendre et à entretenir. Pour qui s’intéresse à la souveraineté populaire, cette leçon invite à penser un équilibre entre l’enracinement dans les territoires et l’appartenance à une communauté nationale qui les dépasse.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Sylvain Tesson critique France Inter » de Le Hussard
Pour aller plus loin
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
