Lorsqu’on interroge la place de la France dans le monde, une réalité trop souvent éludée refait surface : le siège permanent que nous occupons au Conseil de sécurité de l’ONU ne repose pas sur un héritage figé, mais sur une capacité historique à parler au nom d’un espace francophone mondial. Aujourd’hui, cette capacité s’érode à mesure que la construction européenne referme la France dans un périmètre continental.
Pourquoi la France perd-elle sa voix francophone dans le monde ?
Le recul de l’influence française dans l’espace francophone s’explique par un mécanisme à la fois politique et géographique. L’intégration européenne, en recentrant l’attention diplomatique et économique de la France sur le continent, coupe progressivement les liens avec les pays qui fondaient historiquement son rayonnement. Pendant ce temps, d’autres puissances, notamment la Chine, occupent l’espace laissé vacant.
Le resserrement continental : de quoi parle-t-on ?
Lors d’une conférence donnée en 2015, l’invité de l’Union Populaire Républicaine décrivait le phénomène en ces termes :
Avec la construction européenne, nous sommes en train de couper la France de tout ce qui faisait sa puissance et son rayonnement planétaire. On est en train de refermer la France dans un périmètre qui va de l’Algarve portugaise à la Laponie finlandaise.
Union Populaire Républicaine
Ce diagnostic n’est pas une simple métaphore. Il renvoie à une réalité institutionnelle : l’essentiel des compétences stratégiques (politique commerciale, règles de concurrence, politique monétaire pour la zone euro) relève désormais de décisions prises à Bruxelles. Les marges de manœuvre nationales se réduisent à des sujets de coordination (culture, éducation, tourisme), laissant peu de place à une politique francophone ambitieuse et autonome.
La francophonie, socle de la puissance française
Si la France dispose encore d’un siège permanent au Conseil de sécurité, rappelait l’invité, c’est parce qu’elle peut s’appuyer sur un réseau de pays francophones, notamment en Afrique, mais aussi au Canada, en Asie du Sud-Est ou dans les Caraïbes. Cette toile diplomatique, tissée sur plusieurs siècles, constitue un levier d’influence sans équivalent dans le monde contemporain.
Or le recentrage européen place la France dans une position paradoxale : elle concentre ses efforts sur un voisinage immédiat déjà largement intégré, tout en négligeant des partenariats historiques dont la valeur stratégique ne cesse pourtant de croître, ne serait-ce qu’en raison du poids démographique et économique futur du continent africain.
Qui va à la chasse perd sa place
L’expression, employée par l’invité, illustre la dynamique observée depuis deux décennies. La Chine, les États-Unis, mais aussi d’autres puissances émergentes investissent les espaces que la France tend à délaisser. Le sommet de Libreville en novembre 2006, où le président chinois rencontrait le président gabonais, symbolise ce basculement : là où se succédaient auparavant Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac, c’est désormais Pékin qui tisse des liens privilégiés.
Le propos n’est pas de déplorer un état de fait, mais de souligner que l’effacement français n’est pas une fatalité. Il résulte d’un choix politique consistant à privilégier systématiquement le cadre européen au détriment d’une projection mondiale. Un choix dont le prix se mesure, entre autres, à la perte d’influence dans des pays où le français reste pourtant une langue de travail, d’enseignement et de culture.
Une question de choix, pas de destin
La construction européenne n’a pas par nature vocation à isoler la France du reste du monde. C’est l’usage qui en est fait, la concentration exclusive des énergies diplomatiques et économiques sur le continent, qui produit cet effet de repli. Repenser la place de la France dans le monde passe nécessairement par une clarification : souhaitons-nous une France recroquevillée sur l’Europe ou une France capable de renouer avec l’ensemble de ses partenariats historiques ?
Ce qu’il faut retenir
La puissance française ne se mesure pas uniquement à l’aune de son intégration européenne, mais aussi à sa capacité à entretenir un dialogue avec l’espace francophone mondial. Le resserrement continental actuel offre un confort institutionnel immédiat, mais coûte chaque année un peu plus cher en influence, en rayonnement et en marges de manœuvre. La question n’est pas de savoir si la France doit choisir entre l’Europe et la francophonie, mais si elle peut se permettre de sacrifier l’une au profit de l’autre.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Voir aussi
Pour aller plus loin
- Le dernier Mitterrand, Georges-Marc Benamou (Plon)
- C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte (Fayard)
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
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