Lorsqu’on observe les fractures qui traversent la gauche française contemporaine, une question revient avec une acuité particulière : celle de son rapport au marché. Dans un entretien récent avec le média Front Populaire, le philosophe Michel Onfray formule une définition simple mais qui mérite qu’on s’y arrête : la gauche résiste à la marchandisation du monde, la droite la souhaite. À partir de cette grille de lecture, il dresse le constat d’un basculement qui interroge jusqu’à l’identité même du progressisme aujourd’hui.

En quoi la gauche et la marchandisation du monde sont-elles devenues des clivages internes à la gauche ?

La réponse de Michel Onfray s’articule autour de trois axes principaux. Il rappelle d’abord que la gauche qu’il a connue, celle de son père ouvrier agricole et de sa mère femme de ménage, se définissait par son opposition à l’exploitation des plus modestes. Il constate ensuite que des pratiques comme la gestation pour autrui commerciale, que la gauche historique aurait dénoncée comme une forme de location des corps des plus pauvres, sont aujourd’hui défendues par une partie de ce même camp politique. Il maintient enfin que son propre positionnement n’a pas changé, mais que la gauche libérale et la gauche autoritaire ont opéré un déplacement considérable sur ces sujets depuis les années 1980.

Une définition simple comme boussole politique

« La marchandisation du monde, la droite le veut, la gauche y résiste. C’est ça la définition. Et moi je résiste à la marchandisation du monde. Donc je reste de gauche. »

Michel Onfray (Front Populaire)

Cette proposition a le mérite de poser un critère clair. Pour le philosophe, si l’on accepte cette boussole, alors il devient possible de juger les politiques à l’aune de ce qu’elles font au réel, et non des étiquettes qu’elles revendiquent. La question n’est plus de savoir qui se dit de gauche, mais qui, dans les faits, s’oppose à la transformation de l’humain en marchandise.

C’est précisément sur ce terrain que se joue, selon Michel Onfray, un des malentendus majeurs de notre époque. La gauche qui se veut progressiste sur les questions dites sociétales a, selon son analyse, adopté des positions qui auraient été impensables pour des figures comme Victor Hugo ou même pour les instituteurs communistes et les coiffeurs socialistes de son village natal dans l’après-guerre.

Quand la défense du marché traverse les camps

Le philosophe prend l’exemple de la gestation pour autrui et de ce qu’il décrit comme l’ectogénèse : « On fait se rencontrer spermatozoïde, ovule et puis on fabrique un œuf. On met ça dans un utérus artificiel et puis on pilote tout ça par l’intelligence artificielle. » Ce tableau, qu’il attribue aux évolutions technologiques les plus récentes, lui sert à illustrer un paradoxe. Une pratique qui revient à contractualiser l’usage du corps de femmes souvent en situation de précarité économique se trouve aujourd’hui défendue par des courants qui se réclament du féminisme et du progressisme.

« Si vous croyez que c’est la gauche, c’est peut-être une nouvelle gauche. C’est pas la mienne. »

Michel Onfray (Front Populaire)

Le point de bascule historique identifié par Michel Onfray se situe en 1983, avec le tournant libéral du premier mandat de François Mitterrand. À partir de ce moment, selon lui, une partie de la gauche institutionnelle a cessé de résister à la marchandisation pour, au contraire, l’épouser. Cette fracture, il la décrit depuis des décennies à travers la distinction entre deux gauches dans ses travaux, mais il y ajoute aujourd’hui une troisième voie, celle d’une gauche libertaire, proudhonienne, attachée à la défense des classes populaires sans concession au libéralisme économique.

Un déplacement qui n’épargne pas le travail

Le même raisonnement est appliqué à la question de l’immigration de travail. Michel Onfray rappelle que les logiques de mise en concurrence des travailleurs, incarnées il y a vingt ans par la figure du « plombier polonais » lors du débat sur la directive Bolkestein, ont été dénoncées à l’époque par une gauche attachée au Code du travail et aux protections sociales. Aujourd’hui, constate-t-il, des positions de préférence nationale sont portées par des personnalités comme François Ruffin, ancien député de La France insoumise, qui a récemment affirmé son opposition à l’immigration de travail.

Ce changement d’époque, loin d’être anecdotique, témoigne selon le philosophe d’un réalignement plus profond. La gauche qui défend les intérêts des plus modestes se retrouverait désormais en porte-à-faux avec une gauche qui, en s’alignant sur les besoins du patronat en matière de main-d’œuvre, accepterait un marché du travail dérégulé au détriment des salariés nationaux.

Ce qu’il faut retenir

La marchandisation du monde n’est plus un clivage entre la droite et la gauche, mais une ligne de fracture qui traverse la gauche elle-même. Entre héritage proudhonien, conversion libérale et tentations autoritaires, le camp progressiste français doit aujourd’hui clarifier ce qui constitue sa colonne vertébrale : résister ou accompagner la transformation du vivant en marchandise. La réponse à cette question déterminera, pour longtemps, la cartographie politique de notre pays.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Michel Onfray, positionnement politique et classification idéologique » de Front Populaire

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