Quand on évoque la gestation pour autrui aujourd’hui, le clivage semble opposer un camp progressiste favorable à un camp conservateur hostile. Cette lecture est pourtant un contresens historique. Les racines de l’opposition à la GPA commerciale plongent profondément dans la tradition socialiste et ouvrière, là où la défense du corps des plus pauvres contre sa mise en marché constituait un pilier fondateur. Reconstruire cet argumentaire, c’est rappeler que la critique de la marchandisation des femmes ne relève pas d’un réflexe réactionnaire mais d’une cohérence avec les principes mêmes du mouvement ouvrier.
Quels sont les arguments historiques de la gauche contre la gestation pour autrui ?
La gauche historique s’opposait à la GPA pour trois raisons structurelles : elle y voyait d’abord une forme de location de la force de travail des femmes les plus précaires, reproduisant exactement le schéma d’exploitation dénoncé par Proudhon et Marx ; elle y identifiait ensuite une extension de la marchandisation du corps humain que le socialisme a toujours combattue ; elle y lisait enfin l’émergence d’un contrat vétérinaire par lequel des femmes pauvres deviennent les incubatrices rémunérées d’enfants achetés par des couples plus aisés.
La propriété comme vol de la force de travail
Michel Onfray le rappelle dans cet entretien : sa gauche est d’abord celle de Proudhon. Or c’est précisément Proudhon qui théorise, au milieu du XIXᵉ siècle, que la propriété capitaliste repose sur le vol de la force de travail des ouvriers. Transposé à notre époque, ce même mécanisme se rejoue avec la gestation pour autrui commerciale.
« La propriété qui est fabriquée sur le vol de la force de travail des ouvriers. C’est-à-dire que moi, j’ai pas attendu la théorie pour penser le monde. »
Michel Onfray (Front Populaire)
Quand une femme porte un enfant pour le compte d’autrui contre rémunération, elle aliène sa force de travail corporelle et affective. Elle ne vend pas un objet qu’elle possède, elle met à disposition sa physiologie même. La gauche proudhonienne y voit la forme la plus aboutie de ce qu’elle a toujours dénoncé : la transformation du vivant en marchandise, sous couvert de contrat et de libre consentement.
Onfray insiste sur ce point en évoquant son ouvrage Le Fétiche et la Marchandise : « La marchandisation du monde, la droite le veut, la gauche y résiste. C’est ça la définition. Et moi je résiste à la marchandisation du monde. Donc je reste de gauche. »
Locataires d’utérus, acheteurs d’enfants
La formulation est brutale mais elle est précise. Onfray parle de « location des utérus » pour désigner ce qu’il considère comme la contractualisation d’une fonction biologique. Il évoque également des « contrats vétérinaires » pour acheter des enfants, déplaçant le vocabulaire du droit civil vers celui de l’élevage. Ce choix lexical n’est pas anodin : il traduit une inquiétude sur le statut de l’enfant à naître, réduit à l’état de produit livrable dans le cadre d’une prestation de service rémunérée.
Ce que la gauche historique refusait, c’était précisément cette inversion : faire du corps de la femme un outil de production et de l’enfant un bien échangeable. Les socialistes du XIXᵉ siècle se sont battus contre la vente des dents et des cheveux des miséreux (Victor Hugo en témoigne dans Les Misérables). La GPA s’inscrit dans cette généalogie de l’exploitation des corps nécessiteux par les classes plus fortunées.
L’impensé féministe d’une gauche qui a changé
L’entretien pointe une rupture générationnelle majeure. Onfray cite ses figures de gauche d’autrefois, celles qui ont construit son engagement : un coiffeur résistant et déporté, une institutrice communiste. « Je ne sais pas ce qu’ils auraient pensé aujourd’hui de la location des utérus et de la vente et de l’achat des enfants. Je ne sais pas, j’ai pas eu l’occasion d’en parler avec eux parce que c’était inconcevable au sens étymologique. »
Ce qui était inconcevable est devenu, pour une partie de la gauche contemporaine, un marqueur de progrès. Le renversement est complet. La gauche libérale a abandonné la classe ouvrière, rappelle Onfray, allant jusqu’à embrasser la mise en concurrence des travailleurs, qu’il s’agisse du plombier polonais d’hier ou de la mère porteuse d’aujourd’hui.
Cette gauche nouvelle postule qu’un contrat librement consenti entre adultes suffit à garantir l’éthique de la pratique. La gauche historique répondait, avec Proudhon et Marx, qu’un contrat signé entre un affamé et un nanti n’a rien de libre. La précarité économique contraint le consentement, elle ne le libère pas.
Ce qu’il faut retenir
La critique de la GPA commerciale n’est pas une importation conservatrice dans le débat français : elle est le prolongement direct de la tradition socialiste d’opposition à la marchandisation des corps. Ce que Michel Onfray appelle sa « gauche libertaire », celle de Proudhon, de Camus et d’Orwell, maintient une boussole inchangée depuis plus d’un siècle : refuser que la misère économique transforme les femmes en ressources reproductives et les enfants en produits contractuels. Pour comprendre ce débat, il faut donc moins regarder du côté des clivages contemporains que relire les classiques du mouvement ouvrier.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Michel Onfray, positionnement politique et classification idéologique » de Front Populaire
Pour aller plus loin
- L’impensé de la gauche : autour d’un Carnet soviétique, Michel Onfray (Galilée)
- L’Homme révolté, Albert Camus (Gallimard)
- Mémoires : Fils de la nation, Jean-Marie Le Pen
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