La priorité nationale, revenue récemment dans le débat français, a suscité une opposition frontale du centre et de la gauche. Derrière cette unanimité se cache une matrice intellectuelle précise, théorisée il y a plusieurs décennies par un philosophe allemand : Jürgen Habermas. Comprendre le patriotisme constitutionnel, c’est saisir pourquoi une partie de la classe politique française considère que l’attachement à la nation est une idée dépassée, voire suspecte.
Qu’est-ce que le patriotisme constitutionnel selon Habermas et pourquoi s’oppose-t-il à la souveraineté nationale ?
Le patriotisme constitutionnel est une conception de la citoyenneté développée par le philosophe allemand Jürgen Habermas après la Seconde Guerre mondiale. Il repose sur trois piliers qui le distinguent radicalement du patriotisme classique :
- Une citoyenneté désincarnée : le citoyen adhère à des principes constitutionnels abstraits, sans référence à une histoire, une filiation ou une identité nationale particulière.
- Une rupture explicite avec la souveraineté nationale : la notion de peuple souverain est considérée comme dangereuse car elle aurait nourri les régimes totalitaires.
- Une rupture avec l’identité nationale : le référent identitaire français doit s’effacer au profit d’une adhésion civique à des normes juridiques communes, notamment européennes.
En somme, selon cette doctrine, être français ne signifie pas appartenir à une communauté historique et culturelle, mais simplement accepter des règles constitutionnelles que l’on choisit individuellement d’épouser.
Une construction intellectuelle d’après-guerre
Pour comprendre cette théorie, il faut revenir au contexte intellectuel qui l’a vue naître. Selon l’invité, spécialiste de ces questions, Habermas a bâti sa réflexion dans l’Allemagne d’après 1945, marquée par la nécessité de rompre avec le nationalisme ayant conduit au nazisme. Sa réponse a consisté à proposer une conception civique de la citoyenneté, volontairement déconnectée de toute filiation historique.
« Il avait vraiment théorisé sa notion de patriotisme constitutionnel en rupture avec deux choses, la souveraineté nationale et l’identité nationale », explique l’invité.
Vidéo d’OMERTA
Cette rupture théorique a trouvé un écho considérable dans la construction européenne. Elle offrait un cadre justifiant le dépassement des nations au profit d’un projet supranational fondé sur des principes juridiques partagés.
Deux faces d’une même médaille : gauche et centre réunis
L’intérêt de cette grille de lecture est qu’elle éclaire l’étrange convergence observée dans le débat français entre des forces politiques qui prétendent s’opposer. L’invité identifie deux déclinaisons du même socle habermassien :
- La conception de gauche : inspirée notamment de la créolisation théorisée par le poète Édouard Glissant, elle privilégie un modèle d’agrégat culturel où aucun référentiel dominant ne peut s’imposer. Jean-Luc Mélenchon a longtemps employé ce terme avant de parler de « Nouvelle-France ».
- La conception centrale, directement héritée d’Habermas, où le citoyen se définit par son adhésion à des principes constitutionnels européens, sans référence à une identité nationale française.
Cette convergence n’est pas fortuite. Elle permet de comprendre pourquoi la priorité nationale, qui paraît relever du simple bon sens dans la plupart des pays du monde, suscite une opposition aussi vive en France. Elle entre frontalement en contradiction avec toute une architecture intellectuelle.
Le discrédit du référentiel national
Ce qui frappe, dans l’analyse développée par l’invité, c’est la constance de cette entreprise de déconstruction du référentiel national depuis plusieurs décennies. Le patriotisme constitutionnel n’est pas une simple théorie universitaire : il a inspiré des politiques concrètes et continue d’orienter les discours de gouvernement.
La récente proposition de Gabriel Attal d’assumer un « saut fédéral européen » s’inscrit dans cette filiation. Elle n’est pas une rupture, mais un aboutissement. De Jacques Delors à Pascal Lamy, une partie des élites françaises a été formatée par cette idée que la souveraineté nationale est un obstacle au progrès et qu’il faut la diluer dans un ensemble plus vaste.
L’invité rappelle d’ailleurs que les promoteurs de l’idée européenne, conscients de l’hostilité croissante des peuples, cherchent désormais à accélérer le processus par des mécanismes contournant l’expression démocratique : la guerre comme moment bismarckien, la dette commune comme moment hamiltonien. Cette stratégie s’appuie sur le socle intellectuel fourni par Habermas.
Ce qu’il faut retenir
Le patriotisme constitutionnel est la clé de compréhension d’un clivage français qui ne se réduit pas à l’opposition gauche-droite. Il oppose ceux qui considèrent la nation française comme un cadre légitime de souveraineté à ceux qui y voient un archaïsme à dépasser. Ce débat, loin d’être purement théorique, structure la prochaine élection présidentielle et pourrait en faire, selon l’invité, un véritable référendum sur l’Europe.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Projet d’États-Unis d’Europe et souveraineté française » de OMERTA
Pour aller plus loin
- L’ère des affirmations, Gastino
- Le droit à la paresse, Paul Lafargue (Mille et une nuits)
- Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Michel Feher
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