L’image d’Épinal a figé la scène : le 18 juin 1940, un général isolé lance depuis Londres un appel qui le désigne d’emblée comme le chef de la résistance française. La réalité est plus nuancée. Comme le rappelle l’historien Eric Branca, entre le 18 et le 28 juin 1940, Charles de Gaulle a multiplié les télégrammes vers les hauts responsables militaires et civils de l’Empire français pour leur proposer de prendre la tête du combat à sa place. Un épisode méconnu qui éclaire la dimension impériale de la souveraineté française à ce moment charnière.

Pourquoi de Gaulle a-t-il appelé les gouverneurs de l’Empire entre le 18 et le 28 juin 1940 ?

Selon Eric Branca, de Gaulle, simple général de brigade à titre temporaire, ne se considérait pas comme légitime pour incarner seul la résistance française. Entre le 18 et le 28 juin 1940, il a donc télégraphié aux principaux chefs militaires et gouverneurs généraux de l’Empire (Noguès, Mittelhauser, Catroux, Peyrouton, Cayla, Boisson) en leur proposant de se mettre à leurs ordres s’ils acceptaient de continuer la guerre. Il agissait encore en militaire, respectueux de la hiérarchie des grades.

Un général de brigade face aux proconsuls de l’Empire

Pour comprendre la démarche, il faut mesurer le décalage de statut. De Gaulle n’est qu’un général de brigade à titre temporaire, vaguement passé par le sous-secrétariat d’État à la Guerre dans un gouvernement Paul Reynaud qui n’existe déjà plus. En face, les hommes qu’il sollicite incarnent l’autorité française dans des territoires immenses.

Eric Branca énumère les destinataires de ces appels. Côté militaire, il y a d’abord le général Noguès, commandant en chef des troupes d’Afrique du Nord, c’est-à-dire de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Puis le général Mittelhauser, un Alsacien à la tête des troupes du Levant, en Syrie et au Liban. Et le général Catroux, qui commande l’Indochine. Côté civil, ce sont les proconsuls de l’Empire, ces gouverneurs généraux que de Gaulle contacte un par un : Peyrouton en Tunisie, Cayla en Afrique occidentale française, Boisson en Afrique équatoriale.

Le message est partout le même : si vous continuez la lutte, je me mets à votre disposition. La logique est celle d’un officier qui cherche un chef, pas celle d’un politique qui revendique le pouvoir.

Une dimension impériale de la résistance souvent oubliée

Ce que révèle cette séquence, selon Eric Branca, c’est que l’Empire n’était pas, en juin 1940, dans le même état d’esprit que la métropole. La France hexagonale était sonnée par une défaite cataclysmique survenue en moins de cinq semaines. L’Empire, lui, n’avait pas connu cet effondrement.

Branca cite un rapport du renseignement militaire français d’Alger, daté du 19 juin 1940 et adressé au gouvernement Pétain :

On peut constater dans toute l’Afrique du Nord une volonté de résistance qui depuis le 17 juin ne cesse de croître en force et en ampleur. Les incontestables témoignages de cette volonté doivent être connus du gouvernement.

Eric Branca (Tocsin+)

Le général Noguès lui-même télégraphie à Pétain pour lui dire que « l’Afrique du Nord tout entière est consternée » et que les troupes de terre, de l’air et de la Marine « demandent à continuer la lutte ». La réponse de Weygand ne tarde pas : interdiction formelle à tous les gouverneurs et chefs militaires de l’Empire de répondre aux appels de De Gaulle, qualifiés de « sédition ». L’esprit de Vichi est déjà là, observe Eric Branca : ceux qui veulent se battre deviennent des coupables, ceux qui traitent avec l’ennemi des héros.

C’est dans ce contexte que la souveraineté française se rejoue à l’échelle de l’Empire. Si un proconsul avait dit oui, c’est depuis Rabat, Alger, Beyrouth ou Hanoï que se serait organisée la France libre. De Gaulle, en télégraphiant à ces hommes, reconnaissait implicitement que la légitimité française pouvait passer par ces capitales impériales autant que par Londres.

Le silence des proconsuls et le geste de Catroux

Le résultat de cette campagne télégraphique est cruel. Sur tous les officiers généraux, officiers supérieurs et cadres de l’Empire sollicités, un seul, le général Catroux, se met à la disposition de De Gaulle. Or son cas est extraordinaire.

Catroux a treize ans de plus que de Gaulle. Il est général d’armée, c’est-à-dire le plus haut grade de l’armée française. Il est gouverneur général de l’Indochine, la possession la plus prospère de l’Empire. Quand il arrive à Londres, Churchill, soulagé d’avoir enfin un haut gradé, lui propose la place que de Gaulle lui réserve. Et Catroux refuse. Il choisit de se ranger sous les ordres d’un général de brigade qu’il dépasse de plusieurs grades.

Eric Branca rapporte la formule qu’aurait eue Catroux pour justifier ce geste :

Par son appel du 18 juin, Charles de Gaulle est sorti de l’échelle des grades. Il est investi d’un pouvoir qui ne se hiérarchise plus.

Eric Branca (Tocsin+)

C’est cette décision, selon Branca, qui finit de convaincre Churchill que de Gaulle n’est pas un militaire ordinaire. Le Premier ministre britannique, qui aurait préféré mille fois un personnage plus connu, se résout alors à « faire avec de Gaulle ». Le 28 juin 1940, il le reconnaît officiellement comme chef des Français libres.

Ce qu’il faut retenir

L’épisode des télégrammes aux proconsuls de l’Empire montre un de Gaulle bien différent de l’icône figée. Pendant dix jours, il a cherché un chef plus légitime que lui, persuadé que la résistance française devait s’organiser autour de l’autorité impériale existante. C’est le refus collectif des proconsuls et le geste inverse de Catroux qui ont fait basculer son destin : sans hiérarchie pour le couvrir, il lui a fallu devenir lui-même cette hiérarchie. Une leçon sur la fragilité des commencements et sur le rôle décisif que l’Empire aurait pu jouer dans la continuité de la souveraineté française.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*


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