En 1972, la poignée de main entre Richard Nixon et Mao Zedong stupéfie la planète. Un président américain, anticommuniste viscéral, en visite officielle à Pékin : l’image est impensable quelques années plus tôt. Derrière ce geste se cache l’un des coups diplomatiques les plus audacieux du XXe siècle, orchestré par Henry Kissinger. Une manœuvre qui ne doit rien à la morale ou aux valeurs, mais tout au calcul froid des rapports de force.
Qu’est-ce que l’ouverture à la Chine de Kissinger a changé dans l’ordre mondial ?
L’ouverture américaine à la Chine populaire répondait à une triple logique réaliste. D’abord, dissocier Pékin de Moscou en exploitant leurs rivalités idéologiques et territoriales. Ensuite, créer les conditions d’un retrait américain du Vietnam sans humiliation stratégique. Enfin, reconnaître qu’une puissance en devenir forcerait tôt ou tard la main des États-Unis, mieux valait donc prendre les devants.
Un calcul réaliste face à l’impasse vietnamienne
Arrivé à la Maison-Blanche en 1969, Kissinger comprend rapidement ce que son prédécesseur refusait d’admettre : la guerre du Vietnam ne peut plus être gagnée. Comme le rappelle l’économiste Jacques Sapir, le nouveau conseiller à la sécurité nationale applique alors un raisonnement parfaitement réaliste :
Si on peut gagner, il faut gagner. Si on ne peut pas gagner, il faut que l’on ait une situation qui soit la moins désavantageuse possible pour les intérêts des États-Unis.
Jacques Sapir (Front Populaire)
La solution passe par Pékin. En exploitant les tensions sino-soviétiques, Kissinger cherche à isoler Hanoï tout en créant un contrepoids à Moscou. L’accord de Paris de 1973, signé avec le Nord-Vietnam, est sciemment conçu comme transitoire : il permet un désengagement ordonné sans reconnaître officiellement la défaite américaine.
L’épisode n’est pourtant pas exempt de zones d’ombre. Kissinger orchestre ensuite l’isolement du Vietnam unifié en soutenant les Khmers rouges au Cambodge, précipitant l’un des génocides les plus meurtriers du siècle. Le réalisme a ses raisons que la morale réprouve.
L’idée venait de De Gaulle
Ce que l’histoire officielle mentionne rarement, c’est l’origine véritable de cette stratégie. Elle n’est pas née dans les bureaux de la Maison-Blanche, mais dans l’esprit d’un général français qui avait fait de la reconnaissance des réalités nationales le cœur de sa doctrine internationale.
Jacques Sapir rapporte une scène méconnue : au début des années 1960, Richard Nixon, laminé par Kennedy lors des débats télévisés, est au plus bas. De Gaulle le reçoit à Paris. Contre toute attente, il lance à ce politicien dépressif une prophétie stupéfiante :
Quand vous serez président, reconnaissez la Chine parce qu’il faut la reconnaître maintenant car bientôt elle aura les moyens de vous forcer à le faire.
Jacques Sapir (Front Populaire)
Nixon lui-même témoignera plus tard de l’impact de cette rencontre dans les travaux de l’Institut Charles de Gaulle. Kissinger, invité séparément, confirmera l’inspiration gaullienne. Le plus beau coup de la diplomatie nixonienne portait une signature française.
Une leçon pour aujourd’hui
Cette reconnaissance précoce de la Chine obéissait à un principe simple : on reconnaît des États, pas des gouvernements. Pour De Gaulle, le régime communiste passerait, la Chine demeurerait. Mieux valait composer avec la réalité des nations que s’accrocher à des postures morales sans prise sur le siècle.
La doctrine gaullienne postule l’égalité de dignité entre tous les États, quelle que soit leur puissance. Une approche que les théoriciens des relations internationales appellent réaliste, et que Sapir résume d’une formule : « Le pouvoir arrête le pouvoir. »
Aujourd’hui, cette leçon résonne étrangement. Alors que les puissances émergentes redessinent l’ordre mondial, la diplomatie européenne s’enferme dans ce que certains appellent une « diplomatie des valeurs » incapable de penser le monde tel qu’il est. Kissinger, lui, l’avait compris à temps.
Chine-Russie : un axe forgé par la pression, non par la confiance
Ce rapprochement sino-russe que Kissinger n’avait précisément pas voulu, la politique américaine actuelle semble le fabriquer à grande vitesse. François Asselineau le souligne avec une précision historique utile : les deux puissances ne sont pas des alliées naturelles. En 1969, des échanges de tirs avaient opposé soldats soviétiques et chinois sur le fleuve Oussouri, à la frontière entre les deux pays. Et le traité du 18e siècle qui fixe les frontières entre l’Extrême-Orient russe et le nord-est de la Chine est encore perçu côté chinois comme un accord inégal, susceptible d’être remis en cause.
C’est précisément ce contentieux latent qui rend le rapprochement actuel d’autant plus remarquable. Selon Asselineau, les décisions américaines, qu’il s’agisse des frappes contre l’Iran, principal fournisseur de pétrole de Pékin, ou des sanctions visant le Venezuela pour les mêmes raisons, ont eu pour effet inattendu de jeter la Chine et la Russie dans les bras l’une de l’autre.
« Ça a eu pour effet de jeter la Chine et la Russie dans les bras l’un de l’autre, ce qui n’est pas toujours acquis. »
François Asselineau (OMERTA)
L’alliance reste donc davantage réactionnelle que structurelle. Elle tient pour l’instant à un adversaire commun et à des intérêts économiques convergents, mais repose sur des fondations historiques fragiles. La pression extérieure peut souder deux rivaux, elle ne fait pas disparaître les raisons profondes de leur méfiance réciproque.
Ce qu’il faut retenir
L’ouverture à la Chine n’était pas un acte de vertu, mais de nécessité. Elle illustre la force du réalisme diplomatique face aux impasses de l’idéalisme. Et rappelle qu’un général visionnaire, depuis Paris, avait vu juste avant tout le monde.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Jacques Sapir (Front Populaire)
Vidéo « Débat sur le réalisme géopolitique avec Sapir et Rougeyron » de Front Populaire
Pour aller plus loin
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