Au moment précis où le général de Gaulle lance son appel du 18 juin 1940 depuis Londres, un haut dignitaire britannique négocie en secret, via la Suède, une paix séparée avec l’Allemagne nazie. Son nom : Lord Halifax. Sans le savoir, de Gaulle joue alors sa carrière et l’avenir de la France libre sur un fil bien plus mince qu’on ne l’imagine. L’historien Eric Branca, invité à revenir sur ces journées décisives, éclaire ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Qui était Lord Halifax et que négociait-il avec Hitler en juin 1940 ?

Lord Halifax est un membre influent du cabinet de guerre britannique, imposé à Winston Churchill par le parti conservateur lors de sa nomination comme Premier ministre le 10 mai 1940. Ami proche du roi George VI, artisan des accords de Munich en 1938, séduit par le modèle politique du Troisième Reich, il était même pressenti pour succéder à Chamberlain à la place de Churchill. Entre le 18 et le 22 juin 1940, il mène des négociations secrètes avec l’Allemagne par l’intermédiaire des Suédois, sans que Churchill en soit informé.

Un parti de la paix au cœur du gouvernement britannique

On l’oublie souvent en France : l’Angleterre de l’été 1940 n’était pas unanimement résolue à poursuivre la guerre. Eric Branca insiste sur ce point essentiel. Il existait à Londres un véritable « parti de l’armistice », favorable à une paix séparée, voire à une alliance pure et simple avec le Troisième Reich. Churchill, fraîchement arrivé au pouvoir, n’était pas libre de ses mouvements. Sa majorité au sein du cabinet de guerre tenait sur le fil.

Halifax incarnait ce courant. Connaisseur d’Hitler, il considérait qu’une entente avec Berlin présenterait davantage d’avantages que d’inconvénients. Churchill ne parviendra à s’en séparer qu’à l’automne 1940, plusieurs mois après les événements ici décrits. Tant que l’armistice franco-allemand n’était pas signé et tant que la flotte française restait dans l’incertitude, le Premier ministre britannique vivait sous une double épée de Damoclès : voir Pétain livrer ses navires aux Allemands, et voir son propre cabinet basculer en faveur d’une paix négociée.

Ce que la négociation Halifax révèle sur la fragilité de la position britannique

Selon Eric Branca, les conséquences d’un succès des négociations menées par Halifax auraient été incalculables. Si le cabinet de guerre avait accepté les offres de paix qu’Hitler s’apprêtait à formuler officiellement début juillet 1940, à travers des canaux pour l’instant officieux mais bien identifiés, dont la Suède, le cours de la guerre aurait basculé.

Si l’Angleterre était sortie de la guerre, l’Allemagne aurait conquis un avantage absolument décisif sur le reste du monde.

Eric Branca (Tocsin+)

Les Américains auraient été privés en 1944 d’une base de départ pour reconquérir l’Europe. Et surtout, comme le souligne Branca, il n’y aurait plus eu de France libre ni de général de Gaulle. L’épopée gaullienne se serait éteinte avant même d’avoir véritablement commencé.

De Gaulle dans l’ignorance totale

Ce qui rend cette séquence vertigineuse, c’est que de Gaulle ignorait absolument tout de ces tractations lorsqu’il prononce son appel du 18 juin. Eric Branca rappelle que l’accord donné par Churchill au général pour parler au micro de la BBC était en réalité doublement conditionnel.

Première condition : une majorité du cabinet de guerre espérait encore que Pétain, à la lecture des conditions d’armistice qu’on devinait inacceptables, finirait par avoir un sursaut d’honneur, passerait en Afrique du Nord avec la flotte et continuerait le combat. Dans ce scénario, de Gaulle devenait inutile.

Seconde condition, plus menaçante encore : si le cabinet répondait favorablement aux offres de paix d’Hitler, la guerre s’arrêtait et la France libre n’avait plus de raison d’être. Branca rappelle que la majorité de Churchill était si étroite qu’un basculement restait, jusqu’au dernier moment, une hypothèse parfaitement crédible.

S’ajoutait une troisième hypothèque : l’arrivée éventuelle à Londres d’un homme politique français de premier plan ou d’un militaire plus gradé que de Gaulle. Le général lui-même envisageait pleinement cette possibilité. Entre le 18 et le 28 juin, il ne cessera de télégraphier aux proconsuls de l’Empire, Noguès en Afrique du Nord, Mittelhauser au Levant, Catroux en Indochine, ainsi qu’aux gouverneurs civils, pour se mettre à leur disposition s’ils acceptaient de prendre la tête du combat.

Le tournant du 28 juin et le ralliement de Catroux

C’est finalement le refus du général Catroux, gouverneur général de l’Indochine et général d’armée, de prendre la place de De Gaulle qui acheva de convaincre Churchill. Catroux, qui avait treize ans de plus que de Gaulle et le plus haut grade de l’armée française, choisit au contraire de se mettre à sa disposition. Eric Branca cite cette formule magnifique de Catroux à propos de De Gaulle :

Par son appel du 18 juin, Charles de Gaulle est sorti de l’échelle des grades. Il est investi d’un pouvoir qui ne se hiérarchise plus.

Eric Branca (Tocsin+)

Le 28 juin 1940, Churchill reconnaît officiellement de Gaulle comme chef des Français libres. Halifax, lui, perdra progressivement la bataille politique au sein du cabinet, et sera écarté à l’automne.

Ce qu’il faut retenir

L’histoire de Lord Halifax illustre à quel point le destin de la France libre, et au-delà celui de l’Europe entière, s’est joué dans les coulisses d’un cabinet britannique profondément divisé. Eric Branca rappelle ainsi que la résistance gaullienne ne s’est pas construite face à un allié solide et déterminé, mais sur le fil d’un rasoir diplomatique où la paix séparée demeurait une option crédible. Une leçon de souveraineté qui mérite d’être méditée : les alliances ne valent que ce que vaut la volonté politique de ceux qui les portent.

D’après l’analyse d’Eric Branca, entretien diffusé sur Tocsin+ le 16 juin 2026.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*

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