Il y a quelque chose de profondément subversif à traverser la France à pied. Pas la France des autoroutes et des zones commerciales, mais celle des sentiers oubliés, des petites lignes noires sur les cartes d’état-major. Depuis des décennies, la marche dans le paysage français charrie une dimension politique que les institutions peinent à domestiquer. Sylvain Tesson, écrivain et explorateur, en a fait la démonstration éclatante dans son livre Sur les chemins noirs, récit d’une traversée du pays entreprise après un accident qui faillit lui coûter la vie. À l’occasion d’une réédition de l’ouvrage, il livrait sur France Inter une réflexion qui dépasse largement le simple carnet de voyage.
Pourquoi la marche à pied à travers le territoire français constitue-t-elle un engagement politique ?
Parcourir la France à pied, loin des centres urbains et des circuits balisés, c’est d’abord refuser concrètement l’organisation centralisée du pays. Cette pratique met en évidence, selon Sylvain Tesson, la tension permanente entre « la volonté que l’État vous materne » et « la volonté que la spécificité culturelle ne soit pas du tout entachée par l’imadministration dans vos confins ». La marche devient ainsi un acte par lequel on éprouve physiquement la réalité du territoire, au-delà des discours technocratiques.
Le territoire contre l’administration
Ce qui frappe dans le propos de Sylvain Tesson, c’est sa méfiance envers ce qu’il appelle « la puissance centrale jacobine parisienne », héritage d’une « triple vibration impériale monarchique républicaine ». Pour l’écrivain, l’administration ne se déploie jamais de manière philanthropique : « Quand l’État amène un hôpital quelque part, c’est pour que la puissance parisienne, l’autorité centrale en plus de son hôpital, de son école et de son EHPAD, met un hôtel des impôts, une prison et une gendarmerie. »
Cette lecture, Tesson la met en pratique en arpentant ces « chemins noirs » qui échappent encore à l’aménagement du territoire. Il y constate un paradoxe français saisissant : les habitants des zones périphériques réclament davantage de services publics tout en redoutant la mainmise administrative qu’ils impliquent. L’administration, dit-il, fonctionne comme une boucle : « elle aménage, elle dit je vais tout régenter, je vais tout réguler, et ensuite je ferai une politique de régulation des effets problématiques de ma propre politique. »
Mitterrand, Macron, et la récupération politique du marcheur
L’entretien prend un tour savoureux lorsque la journaliste tente de piéger Sylvain Tesson sur la récupération de ce rapport charnel au territoire par certaines mouvances politiques. La réponse est un modèle de contournement par l’érudition historique :
« Pas plus que le fait que François Mitterrand montait tous les ans, je crois, en haut de la roche de Solutré, vous souvenez, il mettait des chaussures de marche. Rocard était allé s’acheter au vieux campeur des knickers d’alpiniste pour ne pas déparer. »
Sylvain Tesson (Le Hussard)
La démonstration est habile : la gauche mitterrandienne elle-même a cultivé cette imagerie du dirigeant en prise directe avec le sol national. Quant à Emmanuel Macron, Tesson rappelle la formule de Victor Hugo dans les Contemplations : « On me dit où vas-tu, je l’ignore et j’y vais », qu’il qualifie de « programme politique tout à fait actuel ». La marche comme slogan présidentiel trouve ici une généalogie ironique qui en révèle le vide.
Le paradoxe d’être français
L’écrivain met le doigt sur une contradiction qui traverse la société française contemporaine :
« Il semblerait que intérieurement et individuellement, il soit encore doux d’être français. C’est-à-dire que souvent les sondés témoignent d’une certaine satisfaction de leurs conditions personnelles, et pris comme une définition collective, c’est l’enfer, c’est l’abomination. »
Sylvain Tesson (Le Hussard)
La marche permet justement de réconcilier ces deux dimensions. Elle reconnecte l’individu au paysage, à la langue, à cette « extraordinaire sédimentation d’histoire » que le géographe Fernand Braudel a décrite. Sylvain Tesson insiste : « c’est en marchant qu’on se réjouit l’œil parce qu’on comprend ce que c’est que la spécificité du paysage français, et c’est en marchant qu’on écoute véritablement les gens qui peuplent ce paysage. »
Ce qu’il faut retenir
Marcher le territoire, ce n’est pas fuir la politique, c’est la pratiquer autrement. Contre les abstractions parisiennes et les catégories idéologiques, l’écrivain propose une forme de patriotisme sensible, éprouvé dans le contact avec le sol et les hommes. Une manière de redonner corps à l’idée de nation, loin des débats hors-sol.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Sylvain Tesson critique France Inter » de Le Hussard
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