Il existe en France une fracture patronale rarement évoquée dans le débat public. D’un côté, les grandes organisations médiatiques et institutionnelles. De l’autre, des millions d’entrepreneurs de proximité qui ne s’y reconnaissent pas. Lors de cet entretien, l’invité établit une distinction nette entre le MEDEF, qu’il décrit comme le syndicat des grandes entreprises souvent délocalisées ou captant des rentes publiques, et le petit entrepreneur français, écrasé d’impôts et d’administration, sans temps pour la représentation patronale.
Différence entre MEDEF et petits patrons français CGPME : pourquoi ces deux mondes ne se parlent-ils pas ?
La différence entre le MEDEF et les petits patrons français est structurelle. Selon l’invité, le petit patron d’entreprise qui fait vivre les territoires n’est généralement pas affilié au MEDEF. Il est le plus souvent non syndiqué, et quand il l’est, il rejoint la CGPME. Le MEDEF, lui, ne veut pas en entendre parler. L’entrepreneur français, écrasé de travail, d’impôts et d’administration, n’a pas le temps pour le « tuaux », comme le formule l’invité.
Un entrepreneur de territoire sans relais politique
L’invité dresse le portrait d’un petit patronat français silencieux mais omniprésent. Ce sont ces chefs d’entreprise qui font vivre les bassins d’emploi locaux, maintiennent l’activité dans les zones rurales et les villes moyennes, et portent une part significative de l’économie productive réelle. Pourtant, leur voix est quasi inaudible dans le concert médiatique.
Quand bien même il le voudrait, cet entrepreneur n’a ni le temps ni les moyens de s’investir dans le jeu syndical. L’invité le décrit comme un homme « écrasé de travail, écrasé d’impôts, écrasé d’administration ». Une triple charge qui structure son quotidien et le tient éloigné des instances de représentation où se jouent pourtant des décisions qui le concernent directement.
Le constat est sans appel : la CGPME existe comme espace de repli pour certains, mais la grande majorité des petits patrons restent non syndiqués. Une situation qui les laisse de fait sans relais politique organisé, face à un MEDEF dont les intérêts divergent profondément des leurs.
Le MEDEF, syndicat des grandes entreprises et des rentes d’État
L’invité ne mâche pas ses mots sur la nature du MEDEF. Il rappelle l’histoire de cette organisation et de ses prédécesseurs, le CNPF notamment, qu’il décrit comme dominés par des figures qu’il juge « l’antithèse de ce qui était Marcel Dassault ». Pour lui, la rupture entre le grand patronat parisien et le patronat productif français n’est pas récente : elle traverse l’histoire économique du pays depuis des décennies.
La plupart des mecs qui siègent au MEDEF ne peuvent pas encadrer Dassault.
Idriss Aberkane
Il identifie un mécanisme précis : l’euro, en détruisant l’industrie productive, aurait conduit l’État à multiplier les aides aux entreprises pour compenser. Conséquence directe selon lui : des structures qui n’ont « quasiment que des boîtes aux lettres en France pour capter du pognon ». Le grand patronat du MEDEF se trouverait ainsi en position de rentier, non de producteur.
S’ajoute à cela la question de la taxe professionnelle d’apprentissage. L’invité évoque un sujet « très épineux » : le partage de cette taxe constituerait pour certaines grandes entreprises une motivation suffisante à maintenir une présence institutionnelle, indépendamment de toute activité productive réelle sur le territoire.
La fracture historique : CNPF, MEDEF et patronat productif
L’invité replace cette opposition dans un temps long. Il évoque le CNPF d’avant le MEDEF, dirigé selon lui par un « antifrançais rabique » en la personne d’Ernest-Antoine Seillière, « l’homme le plus antigaulliste que tu peux t’imaginer ». Puis le MEDEF des années récentes, incarné par des figures comme Laurence Parisot puis Pierre Gattaz, qu’il décrit sans ménagement.
Face à cela, le clan Dassault représenterait l’exception : une grande entreprise patriote, ancrée dans la production, dont les valeurs s’opposent radicalement à la culture dominante du MEDEF. L’invité insiste sur ce contraste : les grandes entreprises patriotes existent, certaines entretiennent des relations avec le MEDEF, mais elles y sont minoritaires et souvent mal vues de la direction.
Cette opposition entre deux types de patronat n’est pas qu’une affaire de taille d’entreprise. Elle recoupe une opposition entre économie productive et économie de rente, entre enracinement territorial et délocalisation, entre culture industrielle et culture financière. Des clivages que l’invité juge déterminants pour comprendre l’impuissance économique française.
Les TPE, moteur invisible de l’emploi français
Ce fossé entre représentation et réalité économique est d’autant plus frappant que les chiffres de création d’emploi donnent raison aux artisans, boulangers et charpentiers plutôt qu’aux directions générales du CAC 40. Charles Gave, économiste et président de l’Institut des libertés, avance un chiffre qui mérite d’être pris au sérieux :
« 90 % des emplois en France sont créés par des entreprises de moins de 10 personnes. »
Charles Gave (Sud Radio)
Selon lui, le débat public reste pourtant obsédé par les décisions de recrutement de Saint-Gobain ou de Bernard Arnault, pendant que les très petites entreprises, celles qui font vivre les territoires au quotidien, supportent une accumulation de charges sociales et d’obligations administratives qui grève leur rentabilité. Il cite le témoignage d’un entrepreneur de TPE qui confie s’être progressivement appauvri en travaillant davantage, voyant ses cotisations augmenter sans que sa situation s’améliore.
Le mécanisme décrit est simple : taxer le travail revient à en décourager la création. Gave établit une analogie directe avec la fiscalité comportementale — on taxe le tabac pour réduire le tabagisme, on taxe l’alcool pour réduire la consommation d’alcool. Appliquer la même logique au travail produit le même effet. Il rappelle à ce titre que la France est le seul pays de l’OCDE à n’être jamais redescendu sous la barre des 7 % de chômage depuis les crises pétrolières des années 1970, quand d’autres économies comparables ont atteint 2 ou 3 %.
Ce qu’il faut retenir
La distinction entre MEDEF et petit patronat n’est pas une nuance : c’est une fracture structurelle qui traverse le monde économique français. Le petit entrepreneur, non syndiqué ou replié sur la CGPME, subit une triple pression fiscale, administrative et temporelle qui le tient hors du jeu institutionnel. Pendant ce temps, le MEDEF continue à représenter un grand patronat dont les intérêts, selon l’invité, se sont progressivement éloignés de la production réelle pour se rapprocher des rentes publiques. Cette asymétrie de représentation pèsera lourd dans les débats économiques à venir.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
- Jérôme Ravenet: Souveraineté à la chinoise, Jérôme Ravenet
- Jérôme Ravenet: Histoire de la Souveraineté, Jérôme Ravenet
- Contribution à l’étude de l’élargissement de la notion de menace contre la paix, le cas de la qualification d’une crise sanitaire par le conseil de sécurité des Nations Unies
- Que devons-nous à la France ?
- La souveraineté dans la pensée bourgeoise de Jean Bodin à Jacques Maritain
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
