Qui a construit l’architecture du libre-échange mondial que les souverainistes dénoncent aujourd’hui ? L’essayiste Gaël Brustier, invité de la chaîne Omerta, rappelle une thèse méconnue mais solidement documentée : les règles de la mondialisation néolibérale ont été en grande partie pensées et mises en œuvre par des hauts fonctionnaires français, convaincus d’un idéal d’ouverture et de fluidité des échanges.
Qui a construit les règles de la mondialisation néolibérale ?
Selon les travaux de l’économiste Rawi Abdelal, cités par Gaël Brustier, la responsabilité intellectuelle et politique incombe principalement :
- Aux hauts fonctionnaires français gravitant autour de Jacques Delors dans les années 1980 et 1990
- Aux serviteurs de l’État français qui ont conçu les institutions et les normes du libre-échange
- À une élite administrative acquise à l’idée que la mondialisation était un progrès inéluctable
- À des figures comme Pascal Lamy, qui ont ensuite dirigé des instances internationales décisives
- À un réseau d’anciens collaborateurs de Delors devenus les architectes des règles commerciales mondiales
Un paradoxe souverainiste saisissant
Le constat a de quoi troubler quiconque s’intéresse à la généalogie du libéralisme économique contemporain. Ce sont des serviteurs de l’État français, formés dans les grands corps et les cabinets ministériels, qui ont contribué à dissoudre les protections nationales et à verrouiller juridiquement le libre-échange.
C’est Rawi Abdelal qui le dit dans son excellent livre : la mondialisation a été codifiée par des hauts fonctionnaires français qui étaient des serviteurs d’une idéalisation de la mondialisation et des échanges internationaux autour de Jacques Delors.
Gaël Brustier (OMERTA)
Gaël Brustier décrit ces acteurs comme ayant conclu « une espèce de pacte faustien avec la mondialisation, avec les règles du néolibéralisme », tout en se retrouvant ensuite à la tête d’instances comme l’OMC, où Pascal Lamy a exercé une influence déterminante.
Une gauche française au centre du réacteur
L’analyse présentée par Brustier met en lumière le rôle singulier des socialistes français dans cette dynamique. Loin d’être des opposants à la mondialisation libérale, ils en ont été, selon lui, les promoteurs zélés, portant une « vision très idéalisée » des échanges internationaux, sans jamais la remettre en cause.
Cette posture a eu des conséquences sur le débat politique français. Au sein même du Parti socialiste, rappelle l’essayiste, il était impossible de prononcer le mot « protectionnisme » sans se voir reprocher une dérive nationaliste ou xénophobe. La direction du parti préférait inventer des concepts alternatifs comme le « juste échange », qui n’ont jamais eu de traduction concrète.
Les gens très brillants qui étaient autour de Jacques Delors ont fait une espèce de pacte faustien avec la mondialisation, avec les règles du néolibéralisme, en partie, et se sont retrouvés à la tête d’instances : Pascal Lamy.
Gaël Brustier (OMERTA)
Cette configuration historique éclaire la crise actuelle du bloc central et la difficulté des sociaux-démocrates français à proposer une alternative crédible au libre-échange : ils ont été les artisans de son architecture juridique et intellectuelle.
La gauche aux commandes du tournant néolibéral
Ce paradoxe ne s’est pas produit dans l’abstraction des idées : il a des noms et une chronologie. Lors de la conférence, Fabien Schang rappelle que c’est Augusto Pinochet qui, le 11 septembre 1973 au Chili, a le premier appliqué le néolibéralisme comme forme de gouvernement à l’échelle d’un pays. Ce détail n’est pas anecdotique : il situe l’origine du modèle du côté d’une dictature militaire, avant que ce même modèle ne soit étendu au reste du monde par des responsables se réclamant de la gauche française.
« Ceux qui vont étendre au monde entier les principes du néolibéralisme, ce sont des socialistes français. C’est Pascal Lamy, c’est Bérégovoy, c’est une série de gens qui vont mettre en forme la globalisation financière qui est strictement le contraire de l’idée de la défense des travailleurs. »
Fabien Schang (Cercle Aristote)
Le mécanisme décrit est celui d’une convergence par le bas : une fois les appareils de parti vidés de leur substance idéologique, droite et gauche auraient communié dans une même doctrine, celle du marché libéré du politique. Le clivage gauche-droite ne serait alors pas mort faute de sens, mais assassiné de l’intérieur, par des responsables qui en portaient encore l’étiquette tout en organisant son contenu inverse. Gill Casanova prolonge ce constat en y ajoutant la dimension institutionnelle : c’est précisément cette fusion qui aurait fourni le socle humain et intellectuel à la construction européenne telle qu’elle s’est faite, loin de tout mandat populaire explicite.
Ce qu’il faut retenir
La mondialisation néolibérale n’a pas été imposée à la France par des forces extérieures anonymes ; elle a été codifiée par des hauts fonctionnaires français qui croyaient sincèrement à leur mission modernisatrice. Comprendre cette généalogie, c’est aussi saisir pourquoi la remise en cause du libre-échange reste si difficile dans le débat politique hexagonal.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Gaël Brustier analyse la situation du bloc central » de OMERTA
Pour aller plus loin
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