L’amour de la patrie est souvent invoqué comme un sentiment intemporel, mais Montesquieu en propose une lecture bien plus nuancée. Dans son œuvre, il distingue deux formes de patriotisme qui ne se valent pas : l’une, excessive, appartient au passé ; l’autre, modérée, convient aux États modernes. Une distinction qui éclaire encore nos débats contemporains sur l’attachement à la nation.

L’amour de la patrie est-il le même sous tous les régimes politiques ?

Pour Montesquieu, la réponse est claire : non, le patriotisme change de nature selon le type de gouvernement. Il identifie trois grands régimes (la République, la monarchie et le despotisme) et montre que l’amour de la patrie n’existe que dans les deux premiers. Dans les Républiques démocratiques antiques, cet amour est même le principe central du régime, sans lequel tout s’effondre. Mais attention : ce patriotisme-là n’est pas celui des Modernes. Les points clés à retenir : l’amour de la patrie est une vertu politique, pas une vertu morale ; il est excessif dans les Républiques antiques, car lié à la frugalité, à l’égalité et à la peur constante de la guerre ; il devient modéré dans les monarchies modernes, où il coexiste avec d’autres principes comme l’honneur ; il est totalement absent sous le despotisme, qui gouverne par la crainte et où il n’y a tout simplement pas de patrie.

Un patriotisme antique révolu

L’invité souligne que Montesquieu prend ses distances avec les républicains anglais du XVIIe siècle, qui croyaient pouvoir transposer dans le présent le patriotisme excessif des Anciens. Pour l’auteur de L’Esprit des lois, c’est une erreur profonde. Les Républiques démocratiques antiques, qu’elles soient grecques ou romaines, n’étaient pas des régimes de liberté. La liberté, nous dit Montesquieu, est une « invention germanique », une conquête médiévale. Les Anciens, eux, ignoraient cette notion.

Leur amour de la patrie était donc tout autre : c’était un amour de l’égalité et de la frugalité, indissociable d’une vie guerrière et cruelle. Ces Républiques ne se maintenaient que par la crainte de l’ennemi extérieur. Une menace permanente qui justifiait tous les sacrifices, y compris celui de la vie.

« Les Républiques démocratiques ne se maintiennent que par la peur de la guerre, en entretenant la crainte de l’ennemi extérieur. C’est comme ça qu’elles se maintiennent. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Ce patriotisme-là, fait de conquêtes et de gloire militaire, appartient au passé. La puissance des nations modernes, explique Montesquieu, ne repose plus sur les armes mais sur la richesse et le commerce.

Un patriotisme modéré pour les monarchies modernes

Cela ne signifie pas que l’amour de la patrie disparaît. Il change simplement de nature. Dans une monarchie modérée comme celle que Montesquieu appelle de ses vœux pour la France, l’amour de la patrie devient pacifique. Il n’exige plus de mourir pour étendre l’empire, mais il reste un devoir de défense des institutions, de la tranquillité et de la liberté politique.

Là où le patriotisme antique plaçait la patrie au-dessus de tout, le patriotisme moderne connaît des limites. L’invité rappelle une formule frappante tirée des Pensées de Montesquieu : si l’on peut mourir pour la patrie, on ne peut ni mentir pour elle, ni être injuste en son nom. Surtout, l’amour de la patrie doit céder devant les devoirs d’humanité.

« Si je savais quelque chose utile à ma patrie et préjudiciable à l’Europe, ou bien quelque chose utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je tâcherais encore de l’oublier et la regarderais comme un crime. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Cette hiérarchie des loyautés est capitale : la patrie passe avant la famille, mais l’Europe passe avant la patrie, et le genre humain avant l’Europe. Une position qui tranche avec le patriotisme romain, pour lequel rien n’était plus haut que la res publica.

Ce qu’il faut retenir

Montesquieu nous offre une boussole pour penser l’amour de la patrie sans le confondre avec le bellicisme antique ni le réduire à une passion dangereuse. S’il est une vertu nécessaire à toute communauté politique digne de ce nom, il doit rester mesuré : ni tyran des autres amours, ni prétexte à fouler aux pieds les devoirs d’humanité. Une leçon qui, à l’heure des tensions entre souveraineté nationale et coopération européenne, garde toute son actualité.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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