L’histoire politique française regorge d’épisodes souterrains qui, des décennies plus tard, éclairent d’un jour nouveau les trajectoires de ceux qui nous gouvernent. L’infiltration méthodique du Parti socialiste par les militants de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) dans les années 1970 constitue l’un de ces chapitres méconnus, dont les conséquences structurent encore une partie du paysage politique actuel.

Qu’est-ce que l’OCI et comment ses militants ont-ils pénétré le PS entre 1971 et 1985 ?

L’Organisation communiste internationaliste (OCI) était un groupuscule trotskiste français fondé en 1953 par Pierre Boussel, dit Pierre Lambert, à la suite d’une scission de la IVe Internationale. Sa particularité : exiger de ses militants qu’ils s’infiltrent dans les partis de gauche dits « bourgeois » pour les subvertir de l’intérieur. Selon Lionel Jospin, qui a consacré une analyse détaillée à cet épisode, cette stratégie s’est concrétisée en trois étapes : l’entrisme individuel dès le congrès d’Épinay en 1971, la colonisation des satellites du PS (syndicalisme étudiant, associations) au début des années 1980, puis un accord secret en 1985 permettant à environ 300 cadres de l’OCI d’adhérer au Parti socialiste en échange de la mise en sourdine du mouvement.

Pierre Lambert, l’homme de l’ombre du trotskisme français

Né Pierre Boussel, Pierre Lambert adhère au trotskisme pur et dur dès 1938, à l’âge de 18 ans. Pendant l’Occupation, il prône ce que l’analyse de Lionel Jospin décrit comme le « défétisme révolutionnaire », une posture qui consiste à ne rien faire pour empêcher l’effondrement des nations, considérées comme des structures à abattre. Fonctionnaire aux allocations familiales, Lambert passe l’essentiel de la guerre à rédiger des opuscules théoriques, sans participer à la Résistance.

À la Libération, il fonde l’OCI, organisation politique dont l’influence sera inversement proportionnelle à son poids numérique. Son score de 0,4 % à la présidentielle de 1988 ne doit pas masquer l’essentiel : pendant un demi-siècle, Lambert a formé des cadres rompus à la clandestinité, au cloisonnement et à la dissimulation. Comme le souligne Lionel Jospin :

« Ces gens-là passent leur temps à se déchirer, à se lancer des anathèmes, mais ils s’infiltrent et ils se conduisent comme des espions. »

Lionel Jospin (Tocsin+)

Une école de la clandestinité en temps de paix

Le fonctionnement interne de l’OCI reproduisait les méthodes des services de renseignement. Chaque militant disposait d’un pseudonyme, les structures étaient compartimentées et les affectations gardées secrètes, y compris vis-à-vis des proches. Lionel Jospin, qui fut lui-même membre de cette organisation avant de rejoindre le PS, décrit ce qu’un témoin de l’époque, l’ingénieur Patrick Dierich, a raconté aux journalistes : affecté à une cellule clandestine en septembre 1971, Dierich rencontrait deux fois par semaine son responsable de « rayon », qui n’était autre que Jospin lui-même, connu sous le seul nom de « camarade Michel ». Dierich a déclaré :

« Ce qu’il m’a dit est resté gravé dans ma mémoire : "Je ne peux pas t’aider. En raison du travail clandestin que je fais, je ne peux pas venir t’aider. Ce que je fais, c’est encore bien pire." »

Lionel Jospin (Tocsin+)

L’existence de cette structure parallèle explique pourquoi l’adhésion de Jospin au PS en 1971 est restée ignorée de tous, y compris de sa première épouse, qui n’en fut informée que deux ans plus tard, lorsque sa nomination au poste de secrétaire national à la formation rendit l’information publique.

L’entrisme à l’œuvre : noyauter sans jamais se dévoiler

La mission confiée aux militants de l’OCI était claire : investir les appareils, occuper les postes clés, orienter les orientations, sans jamais révéler leur appartenance réelle. Lionel Jospin rappelle que François Mitterrand, qui disposait de ses propres réseaux de renseignement, avait parfaitement identifié les taupes trotskistes au sein de son parti et s’en est servi à son profit. L’ancien président aurait ainsi utilisé ces infiltrés pour neutraliser les courants qui le gênaient : d’un côté le CERES de Jean-Pierre Chevènement, jugé trop nationaliste, de l’autre les anciens caciques de la SFIO hostiles au programme commun avec le Parti communiste.

Cette stratégie atteint son apogée au début des années 1980. L’UNEF, principal syndicat étudiant, tombe sous la coupe des trotskistes du PS. SOS Racisme est lancé grâce à Julien Dray, lui-même issu de cette mouvance. Puis intervient l’accord de 1985 : 300 cadres de l’OCI adhèrent au PS, qui rachète au passage l’imprimerie du mouvement, au bord du dépôt de bilan. Chacun y trouve son compte : l’OCI devient un auxiliaire zélé du parti au pouvoir, tandis que le PS absorbe des militants chevronnés comme Jean-Luc Mélenchon ou Jean-Christophe Cambadélis.

Ce qu’il faut retenir

L’infiltration de l’OCI dans le PS n’a pas été un accident de parcours mais une stratégie délibérée, méthodiquement exécutée pendant plus d’une décennie. Elle a permis à un courant politique qui n’a jamais dépassé quelques centaines de militants de peser sur les orientations d’un parti de gouvernement, dans des domaines aussi décisifs que l’éducation, la laïcité ou le rapport à la nation. Comprendre cet épisode, c’est se donner les clés pour déchiffrer certaines évolutions de la gauche française dont les racines plongent bien plus loin que les débats médiatiques ne le laissent paraître.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Lionel Jospin, l’OCI et le Parti socialiste » de Tocsin+

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