Signée par François Ier en 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts demeure un jalon décisif de notre histoire linguistique. Cinq siècles plus tard, l’hommage institutionnel rendu à ce texte fondateur contraste avec le recul du français dans les enceintes où se joue l’avenir du pays. Philippe de Saint-Robert, ancien commissaire à la langue française, livre un regard sans complaisance sur ce paradoxe.

Qu’est-ce que l’ordonnance de Villers-Cotterêts et pourquoi reste-t-elle fondamentale ?

L’ordonnance signée par François Ier en 1539 dans le château éponyme, situé dans l’actuel département de l’Aisne, impose le français comme langue officielle pour tous les actes publics du royaume. Avant ce texte, les documents administratifs et judiciaires pouvaient être rédigés en latin. L’ordonnance substitue donc la langue du roi à celle des clercs, posant les bases de l’unité linguistique française. Elle précède de plusieurs siècles l’idée d’une politique publique de la langue et reste, aux yeux de Philippe de Saint-Robert, un acte fondateur de la souveraineté nationale.

Le musée de Villers-Cotterêts : un hommage muséifié ?

Emmanuel Macron a choisi le château de Villers-Cotterêts pour y installer un musée consacré à la langue française, à l’occasion du cinq-centième anniversaire du texte. Pour Philippe de Saint-Robert, cette initiative relève d’une forme de mise sous vitrine.

« Cette histoire du château de Villers-Cotterêts, moi ça me fait penser à l’idée qu’il ait voulu mettre la langue française au musée un peu. Parce que personne n’y va. »

Philippe de Saint-Robert (UPR)

L’ancien commissaire à la langue française souligne plusieurs limites : l’éloignement géographique du site, le manque de moyens attribués au fonctionnement, et surtout l’absence de cohérence avec la pratique quotidienne des dirigeants français. Le contraste est saisissant entre la célébration institutionnelle de l’ordonnance de 1539 et l’usage répandu de l’anglais par les responsables politiques français, y compris dans les institutions européennes.

Quand les dirigeants français abandonnent la langue du royaume

Philippe de Saint-Robert rappelle plusieurs situations où des responsables français s’expriment en anglais alors même que rien ne les y oblige. Il évoque le cas d’Emmanuel Macron s’exprimant en anglais lors de ses déplacements en Allemagne, et celui de responsables européens francophones, comme Charles Michel, Christine Lagarde ou Ursula von der Leyen, qui s’expriment en anglais dans les enceintes communautaires.

Cette attitude contredit, selon lui, la vocation historique de l’ordonnance de Villers-Cotterêts. Le texte de 1539 visait à fonder l’unité du royaume sur une langue commune. L’abandon du français dans les négociations européennes et les sommets internationaux affaiblit la position de la France sans bénéfice diplomatique démontré. Philippe de Saint-Robert rappelle que l’anglais n’est la langue nationale que de deux petits pays membres de l’Union européenne, Malte et l’Irlande. L’usage dominant de l’anglais dans les institutions européennes ne résulte donc pas d’un choix démocratique, mais d’une habitude de soumission.

Un recul du français dans le monde réellement inéluctable ?

L’entretien apporte une nuance importante : le recul du français n’a rien d’une fatalité. Philippe de Saint-Robert évoque des évolutions récentes dans de grands pays non anglophones. En Inde, le gouvernement de Narendra Modi favorise le retour de la langue hindi dans les universités au détriment de l’anglais. En Chine, dans les deux plus grandes universités du pays, l’anglais est devenu facultatif. Ces évolutions montrent que des États souverains peuvent renverser une domination linguistique héritée de l’histoire.

La francophonie, en Afrique notamment, demeure un espace linguistique vivant et en croissance démographique. Mais Philippe de Saint-Robert observe que les pays africains francophones « nous lâchent », non par rejet du français, mais parce que la France elle-même semble se détourner de cet héritage. Le signal envoyé par les dirigeants français est déterminant : si Paris considère sa propre langue comme secondaire, ses partenaires en tirent les conséquences.

Ce qu’il faut retenir

L’ordonnance de Villers-Cotterêts a fait du français la langue officielle des actes publics en 1539. Cinq siècles plus tard, l’hommage institutionnel rendu à ce texte ne suffit pas à en prolonger l’esprit. La défense du français ne passera pas seulement par des musées, mais par un usage constant et assumé de la langue nationale dans les institutions internationales et européennes, à commencer par ceux qui représentent la France.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Entretien avec Philippe de Saint Robert sur la trajectoire de la France » de UPR

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