La crise du Covid-19 a été un révélateur brutal des fragilités françaises, notamment dans la gestion des approvisionnements d’urgence. Parmi les épisodes qui continuent d’interroger, la société Dovilab concentre plusieurs des problèmes structurels que Juan Branco, invité de Thinkerview en septembre 2026, a longuement exposés : pantouflage, absence de sélection des élites, et porosité entre la sphère publique et les intérêts privés.

Qu’est-ce que l’affaire Dovilab et quels conflits d’intérêts ont été documentés ?

L’affaire Dovilab désigne la création, au cœur de la crise Covid, d’une société par un ancien fonctionnaire sans expérience commerciale, associé à des importateurs disposant de contacts en Chine. Selon Juan Branco, cette structure aurait dégagé plus de 45 millions d’euros de bénéfices dès la première année sur des marchés publics de fourniture de masques. Trois éléments retiennent l’attention :

  1. Un profil administratif : l’ancien fonctionnaire, Emmanuel Flam, venait du secteur du logement, sans lien avec la santé ou le commerce international.
  2. Une association asymétrique : ses partenaires, les frères Solano, avaient une activité d’import-export aux marges très faibles, entre 0,5 et 1,5 % par an, avant la crise.
  3. Un apport immatériel : ce que l’ancien fonctionnaire aurait apporté, ce sont ses réseaux au sein de l’État, pas une expertise commerciale.

Le mécanisme du montage décrit par l’invité

D’après le récit de Juan Branco, l’ancien directeur de cabinet adjoint d’Emmanuel Flam au ministère du Logement a rejoint le privé dans un schéma qui relevait du « pantouflage classique » avant de prendre une tout autre ampleur pendant la pandémie. Le mécanisme documenté serait le suivant :

« Cet ancien fonctionnaire Emmanuel Flam tout d’un coup s’improvise au cœur de la crise Covid commerçant alors qu’il était dans le logement qu’il avait rien à voir avec tout ça, commerçant de masques, et qui dès la première année fait plus de 45 millions d’euros de bénéfices sur le dos de l’État. »

Juan Branco (Thinkerview)

La société Dovilab aurait été constituée à parts égales entre les trois associés, avec un capital initial dérisoire, pour répondre à la demande publique massive de masques dans un contexte d’urgence nationale. L’invité souligne que les frères Solano, habitués à des marges structurellement faibles dans un secteur exportateur soumis à la concurrence mondiale, n’avaient pas la surface financière pour expliquer un tel résultat sans l’apport spécifique du fonctionnaire.

La corruption légale comme grille de lecture

Juan Branco refuse de parler de corruption au sens pénal du terme. Il propose une lecture plus radicale :

« Ils ne sont pas corrompus, ils sont la corruption. C’est-à-dire qu’on rentre dans des phases où c’est tellement grave qu’on est dans de la corruption légale. »

Juan Branco (Thinkerview)

Cette formule désigne un phénomène où les dispositifs juridiques permettent ce qui, dans une acception civique ordinaire, apparaît comme un détournement manifeste de la puissance publique. Le pantouflage, la défiscalisation des dons, l’ouverture de portes institutionnelles en échange de participations financières, autant de mécanismes qui, sans nécessairement tomber sous le coup de la loi pénale, conduisent à ce que l’État ne serve plus l’intérêt général mais des intérêts particuliers.

Un symptôme de l’affaissement institutionnel

Pour l’invité, l’affaire Dovilab n’est pas un accident isolé mais un symptôme. Il la relie à un double mouvement : la disparition du contrôle social effectif sur les décideurs et la faiblesse de la sélection des élites administratives. La figure qu’il évoque, celle d’un fonctionnaire sans compétence sectorielle propulsé au cœur de la gestion de crise grâce à ses seuls réseaux, illustre un État qui ne récompense plus la compétence mais la proximité.

Le parallèle qu’il établit avec le financement privé des institutions publiques, notamment l’exemple des amphithéâtres d’écoles prestigieuses rebaptisés en échange de dons défiscalisés, renforce l’idée d’une capture progressive de la décision publique par des intérêts privés. La conséquence est une perte de capacité d’action de l’État lorsqu’il est confronté à l’urgence.

La nomination d’Amélie de Montchalin : juge et partie à la Cour des comptes

Le cas de la Cour des comptes illustre une tension éthique que le droit administratif français n’a, pour l’instant, pas su trancher. Du 23 décembre 2024 au 22 février 2026, Amélie de Montchalin occupait le poste de ministre de l’action et des comptes publics : c’est elle qui a élaboré, négocié et fait adopter les budgets de l’État sous les gouvernements successifs. Nommée présidente de la Cour des comptes dans la foulée, elle s’est retrouvée placée à la tête de l’institution chargée d’en certifier la sincérité.

Pour éviter le conflit d’intérêts le plus flagrant, elle a dû se déporter des rapports portant sur les budgets 2025 et 2026, ceux qu’elle avait elle-même rédigés. Mais la logique du mandat, elle, reste intacte : Amélie de Montchalin a 40 ans, la limite d’âge de sa fonction est fixée à 68 ans, ce qui lui ouvre théoriquement une présidence jusqu’en 2053.

L’association Anticor a saisi le Conseil d’État pour faire annuler le décret de nomination. La réponse est tombée le 13 mai 2026 : le recours a été déclaré irrecevable pour défaut d’intérêt direct à agir. En clair, les juges ont estimé qu’une association de lutte contre la corruption n’était pas personnellement et directement affectée par la nomination dans sa situation juridique propre. Le fond de l’affaire, à savoir la compatibilité éthique d’une telle nomination avec les principes de séparation des fonctions, n’a jamais été examiné. La question du conflit d’intérêts reste donc entière, close par la procédure avant d’avoir été débattue sur le mérite.

Ce qu’il faut retenir

L’affaire Dovilab, telle que décrite par Juan Branco, pose une question qui dépasse le cas particulier : celle de la porosité entre l’administration et les affaires privées dans les moments de crise où l’argent public est mobilisé dans l’urgence. Elle illustre également la difficulté à faire émerger un contrôle populaire efficace sur des mécanismes que la loi ne saisit pas aisément. Reste à savoir si les institutions françaises sauront tirer les leçons de la pandémie pour renforcer les garde-fous contre ce que l’invité identifie comme une corruption structurelle.

Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview

Pour aller plus loin

Vidéo de J’suis pas content TV

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