L’image d’un Paul Reynaud victime des circonstances, héritier malchanceux d’une situation militaire désespérée, a la vie dure. Pourtant, les notes et les analyses du grand journaliste André Géraud, dit Pertinax, rééditées aujourd’hui sous le titre Les Fossoyeurs, dressent un portrait tout autre : celui d’un manœuvrier pitoyable, sous influence, dont les décisions ont précipité la France dans la défaite et ouvert la voie à Vichy.
Quelle est la responsabilité de Paul Reynaud dans la défaite de 1940 ?
Reynaud porte une responsabilité directe et accablante. Devenu président du Conseil le 20 mars 1940, il a successivement : nommé Pétain vice-président du Conseil et Weygand chef d’état-major le 19 mai, refusé de révoquer Weygand malgré sa désobéissance sur le repli en Afrique du Nord, fait entrer Chautemps au gouvernement (lequel ouvrira la voie à l’armistice le 15 juin), puis démissionné le 16 juin contre la promesse d’une ambassade à Washington que Pétain lui avait faite.
Un espoir vite déçu
Quand Reynaud succède à Daladier le 20 mars 1940, une partie de ceux qui avaient compris la gravité de la situation reprennent espoir. Pertinax lui-même, Charles de Gaulle alors colonel, le journaliste André Pironneau de L’Écho de Paris, voient en lui un possible Clemenceau de 1940. Reynaud avait en effet une qualité réelle que Pertinax ne lui conteste pas : il avait été à peu près le seul, dans la classe politique française, à défendre les thèses de De Gaulle sur l’armée mécanisée et le corps blindé, exposées dans Vers l’armée de métier.
Mais le déchant est rapide. Reynaud, écrit en substance Pertinax, a de bonnes idées mais fait tout à l’envers. Et surtout, il est sous influence.
La comtesse de Portes et les inspecteurs des finances
On a beaucoup parlé de la comtesse de Portes, maîtresse de Reynaud, qui intervenait en robe de chambre lors des conseils des ministres improvisés pendant la fuite du gouvernement de Paris à Tours puis à Bordeaux. Le tableau est baroque et il témoigne effectivement de la panique régnant au sommet de l’État. Mais réduire la chute à cette présence féminine serait, selon Pertinax, beaucoup trop commode.
La vérité est plus structurelle. La comtesse de Portes était surtout très liée au milieu des inspecteurs des finances, ces hauts fonctionnaires souvent passés par la banque Worms, qui formeront l’armature du régime de Vichi. Ce sont eux qui poussent Reynaud au remaniement fatal du 19 mai 1940. Ce jour-là, Reynaud commet trois fautes en une seule décision : il fait entrer Pétain comme vice-président du Conseil, il remplace Gamelin par Weygand, et il propulse Bouthillier, président de la Banque d’Indochine, au ministère des Finances. Bouthillier y restera sous Vichy.
Gamelin était une nullité glorieuse, rappelle Pertinax, mais ce n’était pas un traître. Weygand, lui, va effectivement jouer un rôle de traître, car il ne pense qu’à une seule chose : imposer l’armistice au pouvoir politique pour, croit-il, prévenir une révolution communiste dans les usines.
Le refus de révoquer Weygand
C’est l’épisode le plus accablant. Le gouvernement, et notamment De Gaulle, sous-secrétaire d’État à la Guerre depuis le 5 juin, et Georges Mandel, ministre de l’Intérieur et ancien secrétaire de Clemenceau, défendent une solution claire : capituler militairement mais sauver l’indépendance du gouvernement en le faisant passer en Afrique du Nord, où la France dispose encore de 500 000 hommes et d’armes.
Weygand refuse net. Il refuse de fournir les bateaux, refuse de donner au gouvernement les moyens matériels de son transfert. Or il est censé être aux ordres du pouvoir civil. Il aurait dû être immédiatement révoqué.
Renault ne le révoque pas.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette phrase de Pertinax résume tout. En s’inclinant devant l’insubordination d’un chef militaire qui sabote la continuité de l’État, Reynaud signe la mort de la IIIe République.
L’acceptation de la manœuvre Chautemps
Le 15 juin 1940, Reynaud accepte la proposition du vice-président du Conseil Camille Chautemps : sonder les Allemands sur leurs conditions d’armistice, quitte à les refuser si elles sont inacceptables. C’est cette manœuvre, présentée comme prudente, qui ouvre concrètement la voie à l’armistice. Le lendemain, 16 juin, Reynaud démissionne. Pétain est nommé à sa place.
L’ambassade à Washington promise
Le détail le plus révélateur du caractère de Reynaud reste pour Pertinax les conditions de sa démission. Reynaud n’a pas simplement cédé sous la pression. Il a démissionné contre la promesse, faite par Pétain, d’être nommé ambassadeur de France à Washington. Il aurait donc été l’ambassadeur de Pétain aux États-Unis.
Si cette nomination n’a finalement pas eu lieu, c’est uniquement à cause d’un accident de voiture très grave survenu peu après, qui coûte la vie à la comtesse de Portes et laisse Reynaud lui-même très diminué. On le voit d’ailleurs, sur les images du 10 juillet 1940 au casino de Vichy, la tête entourée de bandages. Sans cet accident, l’homme présenté aujourd’hui comme une victime aurait servi le régime qui allait abolir la République.
Ce qu’il faut retenir
La défaite de 1940 ne se résume pas à une débâcle militaire. Elle est aussi, et peut-être surtout, l’aboutissement d’une trahison des élites politiques, militaires et financières dont Reynaud, par sa faiblesse et son ambition, a été l’instrument involontaire mais décisif. Le mythe du président du Conseil dépassé par les événements ne résiste pas à la lecture attentive des faits : Reynaud a nommé ceux qui allaient le trahir, refusé de sanctionner leur désobéissance, et négocié sa propre sortie contre un poste diplomatique. Une page d’histoire à relire avec lucidité.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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