L’histoire du trotskisme français reste largement méconnue du grand public, alors même que ses ramifications ont profondément marqué la vie politique nationale. Derrière des parcours comme celui de Lionel Jospin, qui a reconnu en 2001 son appartenance passée à l’Organisation communiste internationaliste (OCI), se dessine la figure tutélaire de Pierre Lambert, militant clandestin devenu l’un des acteurs les plus discrets et les plus influents de la gauche radicale française. Retour sur un héritage politique dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.
Qu’est-ce que l’OCI et quel rôle Pierre Lambert a-t-il joué dans le trotskisme français ?
L’OCI, fondée par Pierre Lambert en 1953 au terme d’une scission de la IVe Internationale, est décrite par Lionel Jospin comme « le plus secret de tous les mouvements trotskistes ». Pierre Lambert, de son vrai nom Pierre Boussel, adhère au trotskisme pur et dur en 1938, à l’âge de 18 ans. Son organisation se distingue par une discipline quasi sectaire, le recours systématique aux pseudonymes et une stratégie d’infiltration des partis de gauche « bourgeois » pour les subvertir de l’intérieur. Cette formation politique, numériquement marginale, a exercé une influence sans commune mesure avec ses effectifs réels.
Un militantisme forgé dans le refus de la nation
L’invité insiste sur un point crucial pour comprendre la doctrine de Pierre Lambert : son engagement dans le « défaitisme révolutionnaire » pendant l’Occupation. Contrairement à de nombreux communistes entrés en résistance dès 1941, Lambert ne participe pas à la lutte contre l’occupant nazi. Il prône une forme radicale de pacifisme internationaliste, considérant que les nations et les États doivent être abattus, et que les internationalistes ne doivent rien faire pour empêcher leur destruction, sans pour autant collaborer avec l’ennemi.
« Il reste dans son trou, il est fonctionnaire de son métier, il travaille aux allocations familiales et le plus clair de son temps pendant l’occupation, il le passe à rédiger des opuscules théoriques. »
Lionel Jospin (Tocsin+)
Cette posture, que l’invité qualifie de « version extrême du pacifisme », structure durablement l’identité politique de l’OCI. Elle explique l’hostilité constante de ce courant à tout ce qui participe à la puissance française : l’armée, la dissuasion nucléaire, les frontières, l’identité nationale. Pour les trotskistes lambertistes, la souveraineté est une hérésie, et la construction européenne un moyen de relativiser le poids des nations.
Une stratégie d’infiltration systématique
La direction de l’OCI demande à ses militants non pas de distribuer des tracts ou d’organiser des grèves, mais de s’infiltrer dans les partis de gauche pour les transformer de l’intérieur. Lionel Jospin, qui militait sous le pseudonyme de « camarade Michel », est affecté en septembre 1971 à une cellule clandestine dont il devient responsable de la structure supérieure, « le rayon ». Cette activité de taupe, qu’il poursuivra après son adhésion au Parti socialiste la même année, illustre la méthode lambertiste : agir dans l’ombre, dissimuler ses appartenances, investir les appareils.
Selon l’invité, François Mitterrand, qui « avait ses fiches », connaissait cette appartenance et a su l’utiliser pour asseoir son autorité au sein du PS. Un accord secret conclu en 1985 entre le PS et l’OCI, portant sur l’adhésion de 300 cadres trotskistes au Parti socialiste en échange de la mise en sourdine de l’organisation et du rachat de son imprimerie, confirme cette convergence d’intérêts. Des figures comme Jean-Luc Mélenchon ou Jean-Christophe Cambadélis sont issues de ce vivier militant formé à l’école de Pierre Lambert.
Un héritage politique encore mesurable
L’influence de l’OCI ne s’est pas limitée au Parti socialiste. L’organisation a investi les satellites du PS, notamment le monde étudiant, avec la prise de contrôle de l’UNEF au début des années 1980, et le lancement de SOS Racisme par Julien Dray, autre militant issu du trotskisme. Lors de la grande crise politique de l’hiver 1986 autour de la réforme du code de la nationalité, ce sont ces relais qui orchestrent les manifestations ayant conduit au retrait du projet de Charles Pasqua.
Cette séquence, décrite par l’invité comme « un tournant politique extrêmement important », illustre la capacité de ces réseaux à peser sur les décisions publiques. Plus personne n’osera ensuite réformer le code de la nationalité, verrou institutionnel majeur dans l’évolution migratoire du pays.
Ce qu’il faut retenir
Pierre Lambert et l’OCI ont façonné une génération de militants rompus aux techniques de la clandestinité, dont plusieurs ont occupé des responsabilités gouvernementales ou parlementaires de premier plan. Leur doctrine, hostile à la souveraineté nationale et favorable à la dilution des frontières, a trouvé dans la construction européenne un débouché stratégique inattendu. Comprendre cette filiation, c’est éclairer d’un jour nouveau certaines évolutions de la gauche française contemporaine.
Vidéo « Lionel Jospin, l’OCI et le Parti socialiste » de Tocsin+
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