Lancé en mars 1974 par le Premier ministre Pierre Messmer, le plan éponyme a engagé la France dans la plus vaste entreprise de déploiement nucléaire civil d’Europe occidentale. Cinquante ans plus tard, ce pari industriel et politique continue d’alimenter le pays, sans que cet anniversaire n’ait suscité la moindre célébration officielle. Un oubli qui en dit long, selon Fabien Bouglé, spécialiste de politique énergétique interrogé par la chaîne Tocsin en septembre 2026.
Qu’est-ce que le plan Messmer de 1974 et où en est-il aujourd’hui ?
- Contexte : le premier choc pétrolier de 1973 révèle la dépendance énergétique française ; le plan Messmer (mars 1974) programme la construction massive de centrales nucléaires pour garantir l’indépendance électrique du pays.
- Bilan actuel : la France demeure l’un des pays européens les moins dépendants, avec environ 44 % d’importations énergétiques, contre plus de 60 % pour l’Allemagne ou l’Italie.
- Durée de vie : les centrales conçues pour 40 ans peuvent fonctionner 80 à 90 ans selon Fabien Bouglé, qui dénonce les fermetures anticipées.
- Horizon : en réactivant la technologie des réacteurs à neutrons rapides (Superphénix), la France disposerait de 3 000 à 4 000 ans de combustible.
Le plan Messmer, un héritage omniprésent mais jamais célébré
Pour Fabien Bouglé, le plan Messmer reste « peut-être un des hommes les plus importants de la politique économique de notre pays de ces 50 dernières années ». Le paradoxe est là : ce programme décidé en 1974 structure encore aujourd’hui la production électrique hexagonale, mais sa mémoire publique est quasi inexistante. Les cinquante ans du plan sont passés en 2024 sans commémoration.
On n’a pas fêté les 50 ans du plan Messmer, alors que c’est peut-être un des hommes les plus importants de la politique économique de notre pays de ces 50 dernières années, et le plan Messmer va encore continuer 30 ou 40 ans.
Fabien Bouglé (Tocsin)
Cette absence de reconnaissance officielle traduirait, selon le directeur de la publication de Transition énergie, une rupture dans la culture stratégique française. Les décisions structurantes de long terme ne seraient plus portées par le personnel politique, alors même que leurs effets continuent de protéger le pays.
Des centrales « euthanasiées » en pleine maturité
L’analyse de Fabien Bouglé se fait plus incisive sur la question de la durée de vie des réacteurs. La technologie retenue à l’époque, celle de Westinghouse sous licence, autorise un fonctionnement de 80 à 90 ans selon lui. Or, la doctrine française a longtemps retenu l’horizon des 40 ans, conduisant à fermer des installations encore pleinement opérationnelles.
On a euthanasié une centrale électrique de 40 ans qui pouvait fonctionner 80 ans et qui était amortie.
Fabien Bouglé (Tocsin)
Cette décision a obéré la continuité du parc. Le plan Messmer fonctionnait comme un investissement patrimonial : des centrales amorties fournissant une électricité à bas coût pendant des décennies. Les fermetures anticipées ont non seulement réduit la capacité disponible, mais aussi sacrifié un avantage compétitif majeur.
Les réacteurs à neutrons rapides, l’avenir non advenu
Superphénix, arrêté en 1997, symbolise pour Fabien Bouglé une autre bifurcation manquée. La filière des neutrons rapides permettrait de recycler le combustible et d’étendre les réserves exploitables de manière considérable. Il évoque « 30 ans de réserve d’uranium » avec le parc actuel, mais « 3 000 ou 4 000 ans de combustible » si cette technologie était déployée à grande échelle.
Dans le conseil scientifique de Transition énergie, Claire Kerboul, ancienne directrice de cabinet du Commissariat à l’énergie atomique et ingénieure physicienne, défend cette option qualifiée de « nucléaire durable ». Fabien Bouglé y voit « une opportunité incroyable pour la France », susceptible de garantir une électricité quasi illimitée et de fonder une véritable souveraineté énergétique de long terme.
Un héritage sous tension entre relance et freins
La relance nucléaire annoncée en 2022 par Emmanuel Macron, matérialisée par la commande de six EPR, reste selon Fabien Bouglé une « fausse relance ». Il cite la présidente de la Commission de régulation de l’énergie, Emmanuelle Wargon, qu’il décrit comme faisant « l’apologie de l’éolien et des panneaux solaires ». Les bâtons dans les roues viendraient autant de la Commission européenne, qui mène des enquêtes sur le financement des EPR tout en validant sans délai les appels d’offres éoliens, que de la priorité de réseau accordée aux énergies intermittentes.
Cette priorité, imposée sous le gouvernement Jospin avec Dominique Voynet, oblige le réseau à absorber en priorité la production éolienne et solaire, forçant les centrales nucléaires à moduler leur charge. Supprimer cette règle et les subventions associées mettrait fin, selon lui, à un cadre dont l’électricité nucléaire française n’aurait jamais dû dépendre.
Ce qu’il faut retenir
Le plan Messmer de 1974 n’est pas une page d’histoire : c’est l’infrastructure énergétique qui maintient encore la France à flot. Reconnaître sa valeur, prolonger ses effets et achever sa logique avec les réacteurs à neutrons rapides constituerait, pour Fabien Bouglé, la condition d’une souveraineté énergétique restaurée. Reste à savoir si le personnel politique actuel saura honorer l’héritage qu’il n’a pas su célébrer.
Vidéo « Politique énergétique française et exploitation des ressources » de Tocsin
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