Et si l’unité de la France tenait moins à ses frontières ou à ses institutions qu’à la force de sa langue et de ses écrivains ? C’est la thèse stimulante développée par Sylvain Tesson lors d’un récent entretien sur France Inter. L’écrivain-voyageur y soutient que le ciment national français est avant tout littéraire, forgé par des générations d’auteurs qui ont su inventer un imaginaire commun par-delà leurs divergences politiques.
Comment la littérature française a-t-elle construit l’identité nationale ?
La France est un agglomérat de provinces historiquement autonomes, avec leurs coutumes, leurs parlements et parfois leurs langues propres. Ce que les poètes et romanciers ont accompli, c’est l’édification d’un récit partagé qui transcende ces particularismes. En puisant dans un patrimoine commun, des auteurs aussi opposés que Maurice Barrès et Louis Aragon ont contribué à façonner ce que signifie « être français », bien davantage que les décisions administratives ou les politiques d’aménagement du territoire.
Une langue qui unit au-delà des clivages
Sylvain Tesson l’affirme avec une tranquille audace : face aux classifications politiques qui paralysent le débat public, la poésie offre un refuge et une évidence.
« Je prends tout. J’aime Maurice Barrès et sa Colline inspirée, et j’aime Aragon et son poème Brocéliande. Je ne fais pas le droit d’inventaire comme Lionel Jospin. »
Sylvain Tesson (Le Hussard)
La référence est doublement significative. Maurice Barrès, député nationaliste, adversaire de Jaurès, académicien français, incarne une droite littéraire exigeante. Louis Aragon, figure officielle du Parti communiste pendant des décennies, représente un pôle idéologique radicalement opposé. Pourtant, l’un et l’autre ont écrit des pages essentielles sur la France, ses paysages et sa mémoire. Pour Tesson, c’est cette capacité des écrivains à transcender leurs engagements partisans qui constitue le véritable héritage culturel français.
L’écrivain cite également Balzac, et plus précisément Les Chouans, roman consacré à la guerre de Vendée. Un choix qui n’a rien d’anodin dans le paysage médiatique actuel : il suggère que l’histoire nationale ne saurait se réduire à des lectures partielles, et que la littérature offre un chemin pour renouer avec l’ensemble du récit français, y compris dans ses pages les plus douloureuses ou politiquement controversées.
La géographie littéraire contre l’administration
Pour Sylvain Tesson, l’unité française ne se décrète pas depuis Paris. Elle se découvre en parcourant le territoire, en écoutant ce que les auteurs ont écrit sur les paysages, les villages, les bocages et les clochers. Là réside une critique implicite de la centralisation jacobine, qu’il décrit comme une « conquête du territoire par l’aménagement ».
La littérature propose une tout autre cartographie que celle des préfectures et des relais administratifs. Elle tisse des liens invisibles entre des régions qui, sans elle, n’auraient guère de raison de se reconnaître mutuellement. C’est pourquoi Tesson en appelle à lire et relire ceux qui ont su dire la France, des poètes romantiques aux romanciers régionalistes.
Cette perspective littéraire trouve un écho dans une phrase attribuée à Napoléon : « La France, c’est le français quand il est bien écrit. » Formule à l’emporte-pièce, concède Tesson, mais qui dit quelque chose d’essentiel : la langue travaillée, ciselée par les écrivains, demeure l’un des derniers biens communs que les Français partagent sans réserve.
Ce qu’il faut retenir
En s’appuyant sur Barrès, Aragon, Balzac ou encore Victor Hugo, Sylvain Tesson rappelle que l’identité française n’est pas une abstraction juridique ni un produit de l’administration centrale. Elle est d’abord une aventure littéraire collective, patiemment élaborée par des générations de poètes et de romanciers. Une invitation à redécouvrir, livres en main, ce qui fait la singularité d’un pays que l’on comprend mieux en le lisant qu’en le commentant.
Voir aussi
Vidéo « Sylvain Tesson critique France Inter » de Le Hussard
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