Il y a quelques années, défendre la souveraineté nationale consistait encore à critiquer les excès de Bruxelles tout en espérant une impossible réforme de l’Union. Aujourd’hui, un constat s’impose avec une clarté nouvelle : le débat a changé de nature. L’Europe de la Commission ne se réformera pas parce qu’elle fonctionne exactement comme elle a été conçue, c’est-à-dire contre les nations qui la composent. La vraie question n’est donc plus de savoir comment aménager l’Union, mais de déterminer si un souverainiste peut encore, sans se mentir, y demeurer.
Faut-il sortir de l’Union européenne pour être souverainiste ?
La réponse est sans ambiguïté. Rester dans l’Union européenne, c’est accepter un cadre qui interdit structurellement la souveraineté, qu’il s’agisse de politique industrielle, de diplomatie ou de maîtrise des frontières. Pour l’historien et essayiste Pierre le Vigan, auteur de L’Europe à l’endroit, trois raisons rendent cette sortie indispensable :
- L’UE n’est pas démocratique dans son fonctionnement, la Commission échappant à tout contrôle des peuples.
- Elle n’est pas européenne dans ses intérêts, agissant bien souvent comme un relais des stratégies américaines.
- Elle empêche toute réindustrialisation coordonnée entre nations, en mettant en concurrence les économies au lieu de les protéger.
Une construction historique antifrançaise
L’idée européenne, telle qu’incarnée par l’Union, n’est pas une idée française. Dans son entretien avec Pierre-Yves Rougeyron, Pierre le Vigan rappelle que les pères fondateurs de l’Europe communautaire n’ont jamais caché leur rapport problématique à la France. Jean Monnet, en particulier, assumait un ressentiment profond à l’égard de la nation française, une hostilité que le Vigan juge structurante dans la construction des institutions européennes.
« Jean Monnet n’a jamais caché le profond ressentiment antifrançais qui l’a accompagné toute sa vie. »
Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Ce qui est vrai des origines l’est plus encore des élargissements ultérieurs. Après la chute du mur de Berlin, les pays d’Europe centrale sont passés, en quelques années à peine, d’une tutelle soviétique à une tutelle bruxelloise. Selon le Vigan, ces peuples qui sortaient de décennies d’occupation n’ont jamais connu de véritable respiration démocratique. Ils ont simplement changé de maître, un processus que l’essayiste décrit comme une « absorption à une vitesse hallucinante ».
La Commission européenne contre les nations
Pour Pierre le Vigan, la Commission européenne a ceci de singulier qu’elle n’est ni démocratique, ni européenne. Elle échappe à tout mandat populaire direct et ses décisions contredisent régulièrement les intérêts des pays qu’elle prétend servir. La France en fait l’expérience sur le dossier de l’industrie spatiale : lorsque des entreprises françaises ont tenté de concurrencer SpaceX, c’est Berlin qui a immédiatement attaqué les entreprises tricolores. L’Union, loin de protéger ses membres, organise la guerre économique entre eux.
Le cas allemand est emblématique. Pierre le Vigan ne mâche pas ses mots : le modèle économique de l’Allemagne a consisté à ponctionner les voisins du Sud, pour un gain estimé à mille milliards d’euros en deux décennies. Un tel fonctionnement exclut par nature toute solidarité continentale. Chaque nation est laissée seule face aux appétits des autres, sous la supervision d’une Commission qui garantit surtout que rien ne viendra entraver la logique de marché.
L’Europe rêvée : une Europe des nations
Le souverainisme défendu dans L’Europe à l’endroit n’est pas un repli nationaliste étroit. Pierre le Vigan se définit lui-même comme un partisan de l’Europe des nations, ce qui suppose d’en finir avec l’Union actuelle pour construire autre chose. Il ne s’agit pas de renoncer à toute coopération, mais de la fonder sur des accords bilatéraux ou multilatéraux à la carte, en fonction de projets précis : un canal, un équipement industriel, une infrastructure énergétique partagée.
Cette Europe des coopérations ponctuelles existe déjà en dehors du cadre communautaire. Le Vigan cite l’exemple de la Turquie, qui parvient à rester un interlocuteur crédible pour la Russie tout en étant membre de l’OTAN, parce qu’elle n’a pas pris de sanctions unilatérales et qu’elle conserve une capacité d’arbitrage. Les Européens, eux, se sont disqualifiés dès le début du conflit ukrainien en sabotant les accords de Minsk puis en renonçant à toute neutralité.
Le vrai souverainisme ne consiste donc pas à gesticuler depuis Bruxelles. Il consiste à retrouver la capacité d’agir seul ou à plusieurs, mais librement et sans tutelle. La réindustrialisation de chaque pays, la maîtrise des ressources énergétiques, la fin de la dépendance aux importations américaines : tout cela passe par une rupture avec l’Union telle qu’elle existe. Pierre le Vigan le résume d’une formule nette :
« Si on n’est pas pour la sortie de l’UE, on n’est pas réellement souverainiste. Pour moi, ça me paraît très clair. »
Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Ce qu’il faut retenir
La souveraineté ne se fractionne pas. On ne peut pas la défendre sur le plan rhétorique tout en acceptant, dans les faits, les décisions d’institutions qui dépouillent méthodiquement les nations de leurs prérogatives. Sortir de l’Union européenne n’est pas une option maximaliste parmi d’autres : c’est la condition préalable à toute politique indépendante. Les lecteurs qui veulent approfondir cette analyse la trouveront développée dans L’Europe à l’endroit, dernier ouvrage de Pierre le Vigan, dont l’entretien avec Pierre-Yves Rougeyron offre un aperçu saisissant.
Voir aussi
*D’après un entretien de Pierre le Vigan sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- L’Europe à l’endroit, Pierre Le Vigan
- Guerre et géopolitique : Napoléon et la géopolitique, un rendez-vous manqué, Pierre Le Vigan
- Éparpillé façon puzzle, Pierre Le Vigan
- Le Coma français, Pierre Le Vigan (Éditions de la Barque d’Or)
- Le Grand Empêchement, Pierre Le Vigan
- Nichel Europe, Pierre Le Vigan
- De Gaulle, Monnet : le duel du siècle, Éric Branca
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