Dix ans après le référendum britannique, les sondages révèlent une réalité que les médias dominants peinent à reconnaître : la sortie de l’Union européenne séduit désormais une part substantielle de la population française, et ce dans presque toutes les tranches d’âge. Une dynamique qui interroge la classe politique autant qu’elle bouscule les certitudes européistes.
Que disent les sondages sur le soutien au Frexit en France ?
D’après les enquêtes de Jérôme Fourquet citées par Pierre-Yves Rougeyron, environ 30% des Français se déclarent aujourd’hui favorables à une sortie de l’Union européenne. Cette adhésion traverse toutes les classes d’âge à une seule exception : les 75 ans et plus. Le souverainisme progresse donc largement chez les actifs, les jeunes générations et les seniors récents, ce qui constitue une rupture générationnelle majeure dans le rapport des Français à la construction européenne.
Une dynamique générationnelle qui inquiète l’européisme
Le détail générationnel de ce chiffre est révélateur. Selon Pierre-Yves Rougeyron, qui s’appuie sur les travaux de Fourquet (lui-même décrit comme proche de la sensibilité européiste), seuls les Français de 75 ans et plus continuent de soutenir massivement le projet européen. Toutes les autres tranches d’âge, des jeunes adultes aux retraités récents, basculent vers une défiance qui dépasse désormais le simple euroscepticisme.
Cette donnée est politiquement décisive. Les générations qui ont grandi sous l’euro, qui ont connu la crise de 2008, le traitement infligé à la Grèce, la séquence du Covid, la guerre en Ukraine et la désindustrialisation, tirent un bilan négatif de l’appartenance à l’Union. À l’inverse, la génération qui reste majoritairement attachée à Bruxelles est aussi celle qui, mécaniquement, est en train de se réduire.
« Quand on est à 75 ans et plus, mes enfants, c’est que la biologie ne va pas vous faire rajeunir. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette formule un peu brutale de Rougeyron traduit une réalité statistique : la base sociologique de l’européisme se rétracte, tandis que celle du souverainisme s’élargit avec le renouvellement des générations.
Pourquoi cette progression dans toutes les classes d’âge ?
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cette montée. D’abord, l’expérience concrète des effets de l’intégration européenne sur le quotidien : Rougeyron rappelle que la France compte aujourd’hui environ 400 000 travailleurs détachés, dont l’arrivée déstabilise des branches entières de l’économie. La libre circulation, qui constitue l’un des piliers des traités, est perçue de plus en plus nettement comme un mécanisme défavorable aux travailleurs autochtones.
Ensuite, la question démocratique pèse lourd. Le souvenir du référendum de 2005, dont le résultat a été contourné par le traité de Lisbonne en 2008, reste vif. Rougeyron parle d’une « fraude à la Constitution » qui aurait, selon lui, durablement abîmé la légitimité du système politique français. Cette blessure démocratique continue d’alimenter la défiance.
Enfin, le contraste avec la Grande-Bretagne devient un argument en soi. Malgré dix années de campagne médiatique présentant le Brexit comme un désastre, le bilan économique réel, selon l’analyse développée par Rougeyron à partir des travaux de Jean-Michel Salmon, ne valide pas les prédictions catastrophistes. Le Royaume-Uni a retrouvé une capacité à débattre de sujets que la France ne peut même plus poser dans son espace public : nationalisations, contrôle migratoire, politique commerciale autonome.
Comment traduire politiquement cette dynamique ?
C’est là que se situe le défi. Avoir 30% d’opinion favorable ne suffit pas si aucune offre politique cohérente ne porte cette aspiration. Rougeyron propose plusieurs pistes pour transformer cette opinion en force politique.
La première est la pédagogie. L’expérience de 2005 a montré que lorsque les Français se réapproprient le contenu des traités, l’opinion bascule contre l’européisme. Les « ateliers pédagogiques » de l’époque avaient permis aux citoyens d’aller au fond du dossier, et le « non » l’avait emporté à 55% alors que tous les sondages prédisaient une victoire du « oui ». Reproduire cette appropriation populaire suppose de produire des documents accessibles, des argumentaires sectoriels et de former une nouvelle génération de cadres capables de porter ces idées.
La deuxième est la stratégie d’infusion. Plutôt que de concentrer tous les souverainistes dans une seule formation marginale, Rougeyron plaide pour que les militants frexiteurs portent ces thèses à l’intérieur de différentes formations politiques, afin que l’idée gagne du terrain partout à la fois.
La troisième est la lucidité sur le calendrier. Chaque jour qui passe, selon lui, augmente le coût de la sortie tout en relativisant ses inconvénients, parce que les dommages de l’appartenance s’accumulent : désindustrialisation, dépendance énergétique après la rupture avec la Russie, perspectives de conflit commercial avec la Chine, élargissement à des pays dont la nationalité s’achète. L’attentisme n’est donc pas une option neutre.
Les obstacles institutionnels à surmonter
Une difficulté de taille demeure : selon plusieurs constitutionnalistes évoqués dans l’analyse, il serait juridiquement impossible d’organiser en France un référendum sur certains sujets, à commencer par l’immigration, en raison des engagements internationaux du pays et de son appartenance à l’Union. Cette impossibilité institutionnelle nourrit elle-même la défiance, puisqu’elle révèle aux Français que leur droit de décider s’est progressivement vidé de sa substance.
Rougeyron souligne aussi que la France est aujourd’hui, selon les classements internationaux, l’un des peuples les plus mal à l’aise dans la construction européenne. Cette position est partagée par les Pays-Bas, qui pourraient devenir, à terme, l’un des prochains pays à basculer. Une dynamique de sortie, si elle se concrétisait quelque part en Europe de l’Ouest, pourrait alors changer radicalement la donne pour la France.
Ce qu’il faut retenir
Le soutien de 30% des Français au Frexit, transversal à toutes les générations sauf la plus âgée, n’est pas un épiphénomène : c’est le signe d’une bascule sociologique de fond. La question n’est plus de savoir si l’idée existe, mais si une offre politique saura la canaliser avant que les conditions extérieures, énergétiques, démographiques, géopolitiques, ne forcent une sortie dans des conditions bien plus difficiles que celles qu’a connues le Royaume-Uni en 2016.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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