La préférence nationale est presque systématiquement présentée comme une invention de l’extrême droite, popularisée par le Front national dans les années 1980. Mais cette généalogie, devenue un réflexe dans le débat public, résiste mal à l’examen historique. Les racines du concept plongent bien plus loin, et, surprise, elles se trouvent d’abord à gauche. C’est ce que rappelle Michel Onfray dans un entretien accordé à Front Populaire, en retraçant une histoire que la gauche contemporaine préfère souvent oublier.

D’où vient historiquement le concept de préférence nationale et comment le définir ?

La préférence nationale naît à la fin du XIXe siècle, portée par la gauche radicale. Le député Christophe Pradon est l’un des premiers à réclamer des quotas pour protéger les travailleurs français contre une main-d’œuvre immigrée dépourvue de protection sociale. L’idée est simple : les droits sociaux acquis par les luttes ouvrières ne doivent pas être sapés par une concurrence qui tire les salaires vers le bas. Ce n’est pas une logique identitaire, mais une logique de classe. La préférence nationale, dans cette acception originelle, vise à préserver les conquêtes sociales face aux stratégies patronales de dumping salarial.

Une idée portée par la gauche ouvrière

Le concept ne disparaît pas avec le XIXe siècle. Il traverse le XXe siècle dans les rangs du mouvement ouvrier. Onfray rappelle que Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français, défendait une position similaire dans les années 1970. Sa formule restée célèbre résume la tension : on ne peut pas accueillir toute la misère du monde sans détruire les conditions de vie de ceux qui sont déjà là. La gauche communiste d’alors raisonnait en termes de rapports de force économiques : faire venir une main-d’œuvre prête à travailler pour peu, c’est faire s’effondrer les salaires, appauvrir la classe ouvrière, et servir les intérêts du capital.

« Si vous amenez quantité de gens qui sont prêts à travailler pour pas grand-chose, on va faire s’effondrer les salaires, et si on fait s’effondrer ces salaires, on va détruire la classe ouvrière. Le patronat en rêve. »

Michel Onfray (Front Populaire)

Cette position, qui semble aujourd’hui hérétique à une large partie de la gauche, était parfaitement intégrée dans la réflexion socialiste et communiste d’avant le tournant libéral des années 1980. Elle disparaît progressivement quand la gauche de gouvernement abandonne la défense prioritaire du monde ouvrier pour embrasser l’Europe du marché et la libre circulation des travailleurs. L’épisode du « plombier polonais », brandi comme un épouvantail populiste lors du débat sur la directive Bolkestein en 2005, illustre ce basculement. Ce qui était une critique sociale légitime devient soudainement suspect de xénophobie.

François Ruffin et la redécouverte d’un tabou

Le député François Ruffin en a fait l’expérience récente. Lorsqu’il s’est prononcé contre l’immigration de travail, au nom de la défense des salaires et des conditions d’emploi des ouvriers français, il s’est attiré les mêmes procès que ceux intentés à la gauche des années 1970. On lui a reproché de faire le jeu de l’extrême droite, de céder aux sirènes du nationalisme. Pourtant, sa position ne diffère pas fondamentalement de celle de Marchais : elle oppose la réalité du marché du travail à une générosité transcendante qui ferait abstraction des rapports de force économiques.

« Le MEDEF et la France insoumise veulent la même chose sur l’immigration de travail. Le patronat veut des coûts de production bas. Si les salaires sont bas, les charges sociales sont basses, tout est bas. La gauche qui défend ça, elle détruit les conditions de travail de la classe ouvrière. »

Michel Onfray (Front Populaire)

Onfray voit dans ce revirement un symptôme du grand basculement de la gauche française, qui a cessé de penser le réel pour lui préférer l’idée. L’accueil inconditionnel devient un impératif moral, mais il se fait toujours au détriment des plus modestes, ceux qui cotisent pour leur retraite et voient les services publics se dégrader faute de moyens. La préférence nationale, dans cette perspective, n’est pas une fermeture xénophobe : c’est la possibilité, pour des gens qui ont travaillé toute leur vie, de toucher leur retraite sans s’entendre dire qu’il n’y a plus d’argent parce qu’il faut financer l’accueil. C’est le droit à des soins dentaires, à des lunettes remboursées, à une sécurité sociale qui fonctionne pour ceux qui l’ont financée.

Ce qu’il faut retenir

La préférence nationale n’est pas née dans les cercles d’extrême droite, mais dans la gauche radicale de la fin du XIXe siècle, et elle a été portée par le mouvement ouvrier jusqu’aux années 1980. Sa redécouverte par des figures comme François Ruffin témoigne d’un retour du refoulé : la question sociale ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur les flux migratoires, sauf à abandonner définitivement la classe ouvrière. Que ce concept soit aujourd’hui stigmatisé comme fasciste en dit moins sur sa nature réelle que sur l’évolution d’une gauche qui a changé de camp social sans toujours vouloir se l’avouer.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Michel Onfray, positionnement politique et classification idéologique » de Front Populaire

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