Entre 1997 et 2002, la France a connu une accélération discrète mais profonde de son désengagement industriel. Derrière les 35 heures et les débats sociétaux, le gouvernement de Lionel Jospin a conduit une politique de privatisation qui, selon l’ancien Premier ministre lui-même revenant sur cette période, est allée plus loin que celle menée par la droite quelques années plus tôt. Un paradoxe pour un gouvernement de gauche, et un tournant pour la souveraineté française.
Pourquoi les privatisations du gouvernement Jospin ont-elles marqué un tournant pour la souveraineté industrielle française ?
Le gouvernement Jospin, en place de 1997 à 2002, a privatisé des entreprises directement liées à la défense et à l’indépendance nationale : Thomson, Thales, l’Aérospatiale, mais aussi Eramet, qui exploite le nickel en Nouvelle-Calédonie. Ces cessions ont dépassé en ampleur ce qu’avaient fait Jacques Chirac entre 1986 et 1988, puis Édouard Balladur entre 1993 et 1995. Pour Lionel Jospin, revenant sur cette séquence dans un entretien, cette politique s’inscrivait dans une logique néolibérale qu’il qualifie rétrospectivement de dévastatrice pour le rôle de l’État.
Un paradoxe : plus loin que la droite
La gauche française s’est longtemps présentée comme la garante du service public et de l’intérêt général. Or, sur le terrain des privatisations, le gouvernement Jospin a franchi des seuils que ses prédécesseurs de droite n’avaient pas osé dépasser. C’est ce que souligne Lionel Jospin dans son analyse : non seulement cette politique de cession d’actifs publics a été plus étendue, mais elle a surtout touché des domaines stratégiques.
« Cette politique de privatisation, non seulement elle va plus loin que celle qui avait été menée par la droite, mais elle touche des domaines clés pour la souveraineté française. »
Lionel Jospin (Tocsin+)
Thomson, entreprise historique de l’électronique de défense, l’Aérospatiale, pilier de l’aéronautique militaire et civile, ou encore Thales, acteur majeur des technologies de défense : toutes ces entreprises ont été cédées au secteur privé. Eramet, moins connue du grand public, contrôle l’exploitation du nickel calédonien, ressource critique pour l’industrie française. Ces choix n’ont pas relevé d’une simple gestion budgétaire, mais d’une orientation idéologique assumée.
Le néolibéralisme, une tradition venue d’ailleurs
Pour comprendre cette politique, Lionel Jospin renvoie à une généalogie intellectuelle particulière. Le néolibéralisme, souvent associé à la droite, doit beaucoup à une branche du trotskisme dont il est lui-même issu. Cette école de pensée, hostile par principe à l’État-nation et à la souveraineté, a trouvé dans la dérégulation et l’ouverture des frontières un prolongement naturel de son combat contre les structures étatiques.
Cette grille de lecture éclaire la cohérence d’un gouvernement qui, sous une étiquette socialiste, a poursuivi une politique de désengagement de l’État dans des secteurs vitaux. La privatisation des fleurons industriels ne relevait pas d’une simple contingence économique : elle s’inscrivait dans une volonté de relativiser le poids des nations, au profit d’une logique de marché mondialisé.
Des conséquences durables pour l’indépendance nationale
Les effets de ces cessions ne se sont pas limités à la période 1997-2002. En cédant au privé des entreprises directement liées à la défense et aux ressources stratégiques, le gouvernement Jospin a durablement affaibli les capacités d’action de l’État français. La perte de contrôle sur Thomson et l’Aérospatiale a réduit les marges de manœuvre publiques dans des secteurs où la continuité de long terme est essentielle.
Lionel Jospin inscrit cette séquence dans un bilan plus large qu’il dresse sans indulgence : montée du communautarisme, déconstruction de l’école, 35 heures à l’hôpital, et gestion du nucléaire. Mais sur le terrain économique, la privatisation des fleurons stratégiques reste l’un des héritages les plus concrets de ces années.
Le mythe du « tout-service » : une décision politique, pas une fatalité
Ce mouvement de désindustrialisation ne s’est pas produit par inadvertance. Didier Maïsto le situe précisément à la fin des années 1990, lorsqu’un discours dominant s’impose dans les cercles décisionnels français et européens : laisser la production manufacturière aux pays à bas coûts, et se concentrer sur les services à haute valeur ajoutée.
« On disait : les Chinois vont travailler pour nous, on va se mettre les pieds en éventail, on va arrêter avec l’industrie, ça pollue, il n’y a pas de valeur ajoutée. »
Didier Maïsto (OMERTA)
La sidérurgie, la métallurgie, une partie de l’industrie automobile ont ainsi été progressivement abandonnées. Mittal et la restructuration de la sidérurgie française illustrent ce basculement. À chaque fermeture de site, Maïsto observe le même rituel : la conversion en musée, le « parcours muséographique », la célébration mémorielle d’un bassin d’emploi disparu.
Pendant ce temps, la Chine n’a pas joué le rôle qui lui était assigné. Elle a absorbé les savoir-faire, développé ses propres filières et pris des positions dominantes sur des ressources stratégiques. Le secteur automobile en est l’exemple le plus visible : des constructeurs comme BYD proposent aujourd’hui des véhicules technologiquement comparables aux productions allemandes, à des prix structurellement inférieurs, en partie grâce au contrôle de l’amont industriel, cobalt et terres rares compris. Ce n’est pas le résultat d’une copie servile, mais d’une stratégie d’intégration verticale que l’Europe a choisie de ne pas conduire.
Ce qu’il faut retenir
Les privatisations menées sous Lionel Jospin ont marqué une rupture dans l’histoire industrielle française, en cédant au privé des entreprises directement liées à la souveraineté nationale. Ce choix, plus radical que celui de la droite, s’explique par une généalogie intellectuelle qui mêle néolibéralisme et héritage trotskiste. Pour comprendre l’affaiblissement actuel de l’État dans les secteurs stratégiques, c’est vers ces années-là qu’il faut se tourner.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Lionel Jospin, l’OCI et le Parti socialiste » de Tocsin+
Pour aller plus loin
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
