En 1942, le régime de Vichy organise un procès retentissant dans la petite ville de Riom, en Auvergne. Sur le banc des accusés : les principaux dirigeants de la IIIe République, sommés de répondre de la défaite de juin 1940. Mais l’opération va vite tourner au fiasco pour ses commanditaires, car les véritables responsables de l’effondrement militaire se trouvaient parmi les accusateurs eux-mêmes. Retour sur une mise en scène judiciaire qui s’est retournée contre Pétain et Weygand, à la lumière des analyses du journaliste André Géraud, alias Pertinax, dans son livre Les Fossoyeurs.
Qu’est-ce que le procès de Riom et pourquoi a-t-il échoué ?
Le procès de Riom est une opération judiciaire lancée par le régime de Vichy pour faire porter la responsabilité de la défaite de 1940 à la classe politique de la IIIe République, en particulier à Édouard Daladier, Léon Blum et au général Gamelin. Voulu par Pétain et Weygand, il n’ira jamais à son terme : les débats tournent en défaveur des accusateurs, car ce sont précisément les responsables militaires et financiers proches de Vichy qui avaient saboté l’instrument de défense français durant les années 1930.
Un procès pour réécrire la défaite
L’objectif de Vichy était clair : démontrer que la IIIe République, avec son parlementarisme, son Front populaire et ses « congés payés », avait mis la France en position de vaincue dès avant le premier coup de feu. La thèse était commode. Elle permettait de légitimer la « Révolution nationale » de Pétain comme une rupture salutaire avec un régime décadent, et elle évacuait commodément la question des responsabilités militaires immédiates de l’effondrement de mai-juin 1940.
Daladier, ancien président du Conseil, et Léon Blum, chef du Front populaire, étaient en première ligne. On leur reprochait notamment d’avoir affaibli l’industrie de l’armement par les réformes sociales de 1936, désorganisé la production et empêché la France de se réarmer à temps.
Mais cette accusation, soutenue par Pétain et Weygand, ne tient pas devant les faits. Comme le rappelle Pertinax, c’est bien Blum qui a engagé le réarmement, certes trop lentement, mais l’inertie ne venait pas des ouvriers en grève. Elle venait des industriels de l’armement eux-mêmes, qui multipliaient les recours juridiques contre les nationalisations au lieu de produire les avions dont la France avait un besoin urgent. Au lieu de fabriquer 700 appareils par mois, on en fabriquait 200. Au lieu d’en commander 1 000 aux États-Unis, on en commandait 300.
Les vrais fossoyeurs étaient à la table des accusateurs
L’ironie du procès de Riom tient à un fait simple : ceux qui jugeaient étaient ceux qui avaient préparé la défaite. Weygand, nommé chef d’état-major le 19 mai 1940 au pire moment de la campagne de France, ne pensait qu’à imposer l’armistice. Pas pour sauver des vies, mais pour préserver une armée capable de maintenir l’ordre intérieur, face à une révolution sociale fantasmée. La conviction des élites militaires et financières, c’est que la poursuite de la guerre allait déboucher sur une révolte ouvrière et une prise de pouvoir communiste. Mieux valait donc traiter avec Hitler.
Pertinax documente précisément les intérêts personnels de Weygand : administrateur de la Compagnie de Suez, détenteur de 10 000 actions, logé par Suez avenue de Friedland. Dès 1934, le même Weygand confiait dans une conversation privée que Pétain « pourrait être notre Hindenburg à nous ». La trahison n’était pas un accident, c’était un projet.
Plus accablant encore : le rôle des élites économiques dans les accords de Munich. Les usines Skoda, fleuron industriel tchécoslovaque racheté par Eugène Schneider en 1918, avaient été revendues au consortium d’État allemand de Göring avant Munich. Autrement dit, le grand industriel français de l’armement avait vendu son usine de canons aux nazis avant même que la France ne lâche la Tchécoslovaquie.
Quand on parle de trahison des élites, alors là je ne vois pas de meilleur exemple.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Le refus de l’armée mécanisée et l’abandon des alliances
Le procès de Riom devient encore plus indéfendable lorsqu’on examine les choix militaires des années 1930. Qui a refusé l’armée de métier proposée par Charles de Gaulle ? Pas Blum, pas Daladier seuls : c’est tout un état-major, dont Pétain et Weygand étaient les figures tutélaires, qui a méprisé la doctrine du corps blindé. Les Allemands, eux, avaient lu Vers l’armée de métier et en tiraient profit.
Qui a refusé de prolonger la ligne Maginot jusqu’à la mer ? Le même état-major, au prétexte de ne pas froisser la Belgique neutre. Résultat : les Allemands sont passés par là.
Qui a laissé se déliter le système d’alliances de revers patiemment construit par Louis Barthou, assassiné en 1934 ? La même classe dirigeante qui, à Munich, a abandonné la Tchécoslovaquie, ses fortifications financées par la France et son potentiel industriel. Le président tchèque Beneš le résumait en une question amère : comment résister quand on a été totalement lâché ?
C’est quand même le comble de voir Pétain et Weygand accuser les hommes politiques alors que c’est eux qui ont détruit l’instrument de défense.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
L’engrenage de la trahison plutôt que l’accident militaire
Ce que démontre Pertinax, et que le procès de Riom rendait précisément intenable à étaler en pleine audience, c’est que la défaite de 1940 n’est pas un accident militaire. Elle est l’aboutissement d’un long processus de désarmement matériel et moral, conduit par une partie des élites françaises qui préféraient l’accord avec l’Allemagne nazie à toute forme de mobilisation nationale. La formule « mieux vaut Hitler que Blum » n’était pas une boutade : elle traduisait une orientation stratégique assumée par une fraction significative des dirigeants économiques, financiers et militaires.
C’est pourquoi le procès s’enlise. Plus les débats avancent, plus les accusés exhibent les responsabilités réelles des organisateurs. Vichy finit par suspendre l’audience, incapable de maîtriser un récit qui se retourne contre lui.
Ce qu’il faut retenir
Le procès de Riom restera dans l’histoire comme la tentative ratée d’un régime de faire endosser à ses prédécesseurs ses propres fautes. Loin d’enterrer la IIIe République, il a malgré lui mis en lumière le rôle des véritables fossoyeurs : une partie des élites militaires, industrielles et financières qui ont préféré pactiser avec l’ennemi plutôt que défendre la nation. Une leçon qui dépasse largement le cadre de 1940.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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