En 1954, la France rejette la Communauté Européenne de Défense, un projet d’armée intégrée dont le commandement effectif relevait du Pentagone américain. Ce vote, obtenu par une coalition improbable allant des communistes aux gaullistes, constitue l’un des derniers sursauts de souveraineté de la IVe République. Il marque aussi le début d’une rupture de confiance entre les Français et leurs dirigeants.

Pourquoi le rejet de la CED en 1954 demeure-t-il un précédent historique pour le débat souverainiste contemporain ?

  • La CED prévoyait une armée européenne intégrée dont la direction opérationnelle échappait à la France.
  • Le commandement relevait du Pentagone, selon l’analyse historique développée par Éric Branca dans son ouvrage La République des imposteurs.
  • Le rejet fut obtenu par une coalition hétéroclite réunissant les communistes et les gaullistes, malgré leurs oppositions frontales.
  • À partir de ce vote, personne ne croyait plus les discours officiels sur la défense nationale, ce qui accéléra la déliquescence de la IVe République.

Une armée européenne sous commandement américain

L’historien Éric Branca rappelle dans son entretien que la Communauté Européenne de Défense n’avait d’européenne que le nom. Le projet portait une armée intégrée dont les structures de commandement étaient situées de l’autre côté de l’Atlantique.

« La fameuse armée européenne qui n’avait rien d’européen et qui était entièrement dirigée par le Pentagone des États-Unis a été rejetée par une coalition qui allait des communistes à ce qu’on appellerait aujourd’hui l’extrême droite. »

Éric Branca (Chaîne officielle TVL)

L’affaire de la CED illustre une constante de la IVe République : les orientations stratégiques étaient systématiquement placées sous tutelle américaine, au mépris de l’indépendance nationale. Le général de Gaulle lui-même fédéra une partie de l’opposition, aux côtés d’un général Weygand qui ne lui portait pourtant aucune sympathie particulière.

Une coalition improbable, un vote décisif

Ce qui frappe dans ce moment parlementaire, c’est la composition de la majorité de rejet. Les communistes, alors première force politique du pays, et les gaullistes, leurs adversaires désignés, se retrouvèrent à voter dans le même sens. Éric Branca insiste sur cette singularité : les deux ennemis de la IVe République se combattaient par ailleurs, mais l’enjeu de la souveraineté militaire les réunit temporairement.

Cette coalition « a triomphé de la CED », selon ses termes, et le rejet fut effectif. Mais ce succès parlementaire ne suffit pas à rétablir la confiance. Le mal était plus profond.

La rupture de confiance, creuset de la chute du régime

Pour Éric Branca, le rejet de la CED ne mit pas fin à la défiance. Il l’accéléra. Les Français venaient de prendre conscience qu’on leur avait expliqué qu’ils seraient défendus par eux-mêmes, alors que le dispositif soumis au Parlement était commandé depuis Washington.

« À partir de ce moment-là, personne ne croyait plus personne, parce qu’on a expliqué aux Français qu’ils allaient être défendus par eux-mêmes alors qu’il était défendu par une armée dont le commandement était de l’autre côté de l’Atlantique. »

Éric Branca (Chaîne officielle TVL)

Cette prise de conscience collective produisit un décrochage que l’historien juge irréversible. La IVe République, déjà minée par les scandales, les usurpations et une épuration confisquée par des intérêts particuliers, perdit alors toute légitimité populaire. Elle ne survécut que par inertie institutionnelle avant de s’effondrer en 1958.

1963 : comment Washington a sabordé le traité franco-allemand

La tentative d’Adenauer et de Gaulle ne s’est pas arrêtée à la CED. Dix ans plus tard, le traité de l’Élysée, signé en janvier 1963, allait beaucoup plus loin qu’on ne le mesure généralement. Au-delà des échanges culturels et linguistiques, il prévoyait des coopérations étroites en matière d’armement, avec l’ambition de bâtir une industrie franco-allemande de défense. C’est précisément ce volet que Washington ne pouvait tolérer.

Selon l’historien Éric Branca, Jean Monnet fut mobilisé pour mener campagne au sein même de la CDU, le parti d’Adenauer, afin de fragiliser le chancelier et de peser sur la ratification du texte. Le résultat fut un préambule ajouté avant le vote du Bundestag, en mai 1963, posant explicitement la primauté de la fidélité à l’Alliance atlantique sur celle découlant du traité franco-allemand. En quelques lignes, la substance du texte était neutralisée.

« Ce préambule pose le principe que la fidélité à l’alliance atlantique doit primer la fidélité à l’alliance française telle qu’elle vient d’être formalisée dans le traité. »

Éric Branca (OMERTA)

La suite fut rapide : en octobre 1963, Adenauer était écarté de la chancellerie. Son successeur Ludwig Erhard, ancien fonctionnaire du ministère des finances sous le IIIe Reich et présenté par Branca comme un homme que Washington pouvait tenir, prit le contre-pied systématique de la politique gaulliste. Les rapports franco-allemands, excellents sous Adenauer, devinrent selon Branca « exécrables » sous ces nouvelles directions. Le traité de l’Élysée restait en vigueur, mais l’ossature qu’il devait porter n’avait jamais vu le jour.

1966 : la logique d’une rupture annoncée

Le rejet de la CED en 1954 n’était pas un accident isolé. Il s’inscrivait dans une conception plus large de l’indépendance nationale que de Gaulle allait porter à son terme douze ans plus tard. En septembre 1958, dès son retour au pouvoir, il adresse un mémorandum aux Américains : si l’OTAN n’est pas réorganisé sur une base d’égalité entre alliés, la France quittera le commandement intégré. La décision de 1966 n’est donc pas une rupture d’humeur, c’est l’application d’un avertissement formulé huit ans plus tôt.

Pour l’historien Éric Branca, la clé de lecture est simple :

« On est l’allié des États-Unis quand on obéit aux doigts et à l’œil, et pas quand on veut être indépendant. »

Éric Branca (OMERTA)

De Gaulle avait pourtant été, sur les crises majeures de la guerre froide, un allié d’une fiabilité constante : lors de la crise de Berlin comme lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, il s’est rangé sans hésiter du côté américain. Ce soutien n’avait pas suffi à le faire reconnaître comme un partenaire à part entière. La distinction qu’il opérait entre fidélité à une alliance et subordination à une puissance tutélaire était précisément ce que Washington refusait d’accepter.

C’est cette distinction que Nicolas Sarkozy efface en 2009, en réintégrant la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN. Pour Branca, ce retour constitue l’un des tournants géopolitiques les plus lourds du début du XXIe siècle, réduisant la France à la position que de Gaulle avait explicitement refusée pendant plus de quarante ans.

Ce qu’il faut retenir

Le rejet de la CED en 1954 reste le dernier acte de souveraineté militaire assumé par la IVe République, obtenu par une coalition hétéroclite unie contre la tutelle américaine. Selon Éric Branca, il marqua surtout le point de bascule d’une confiance déjà fissurée : les Français comprirent que le discours officiel et la réalité des dépendances stratégiques divergeaient. Ce précédent résonne avec les débats contemporains sur l’autonomie militaire de la France, entre alliances atlantiques et aspiration à la pleine décision nationale.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Période d’après-guerre : confusion et impostures » de Chaîne officielle TVL

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