L’image de Jean-Paul Sartre, intellectuel engagé et figure de la Résistance, est profondément ancrée dans l’imaginaire français. Des décennies durant, le philosophe a incarné le magistère intellectuel de Saint-Germain-des-Prés, ce Paris qui dicte la pensée légitime. Pourtant, comme le souligne Michel Onfray dans un entretien accordé à Front Populaire, l’examen factuel de sa trajectoire sous l’Occupation raconte une tout autre histoire.
Jean-Paul Sartre a-t-il vraiment été un résistant actif pendant l’Occupation ?
La réponse, d’après les travaux de Michel Onfray, est clairement négative. Le philosophe rappelle plusieurs faits précis qui viennent contredire le mythe d’un Sartre résistant : celui-ci a publié dans des journaux collaborationnistes, il n’a pas créé de groupe de résistance substantiel, et la légende qui l’entoure relève davantage d’une reconstruction d’après-guerre que d’une réalité historique. Trois éléments clés ressortent de cette analyse.
Une légende forgée dans l’après-guerre
Michel Onfray le dit sans détour : quand il a travaillé sur Sartre, il a découvert que le récit héroïque ne tenait pas.
Sartre, c’est le magistère intellectuel de Saint-Germain-des-Prés donc de Paris donc de la France. Et il nous dit « J’ai résisté, j’ai créé un groupe, j’ai ceci puis on lit » mais pas du tout.
Michel Onfray (Front Populaire)
Cette citation résume le cœur du problème. Dans l’immédiat après-guerre, la France a construit un roman national où la gauche résistait et la droite collaborait. Le cinéma y a massivement contribué, avec des films comme « La Bataille du rail » mettant en scène des cégétistes et des communistes héroïques, ou « Le Jour le plus long » dont on a fait une vérité historique. « On a pris ça pour de l’histoire », déplore Onfray, pointant du doigt une mythologie qui a durablement façonné les représentations collectives.
Le cas Sartre, symptôme d’un aveuglement plus large
Le propos de Michel Onfray dépasse le seul cas Sartre. Il s’inscrit dans une critique plus vaste de ce qu’il appelle « l’impensée de la gauche », titre d’un de ses ouvrages. Pour lui, le problème n’est pas d’attaquer une idole, mais de constater que la gauche refuse d’examiner sa propre histoire de manière lucide.
Le parallèle avec d’autres figures est éclairant. Onfray cite Albert Camus, qui n’a pas hésité à critiquer le goulag dans « L’Homme révolté », ou George Orwell avec « La Ferme des animaux » et « 1984 ». Ces intellectuels de gauche, eux, ont su conserver leur esprit critique sans céder aux mythologies partisanes.
À l’inverse, quand le philosophe normand s’est attaqué au « Crépuscule d’une idole », son livre sur Freud, il a subi une violente campagne de dénigrement. On l’a accusé d’antisémitisme, on a prétendu qu’il n’avait pas lu les œuvres complètes, on l’a interdit d’antenne sur le service public. La méthode, explique-t-il, est toujours la même : toucher aux totems de la gauche, c’est devenir suspect d’extrême droite.
Pourquoi ces mythes persistent-ils ?
La réponse tient en partie à ce qu’Onfray identifie comme un réflexe de chapelle. Le petit monde intellectuel parisien fonctionne en réseau, se protège mutuellement et verrouille le débat. Quand une figure comme Sartre est érigée en totem, la remettre en question devient un sacrilège politique. « Et donc à chaque fois, on s’est dit : "Mais regardez ce type, il touche à nos idoles, il touche à nos totems et c’est bien la preuve qu’il est extrêmement grand" », ironise le philosophe, en reprenant le raisonnement de ses détracteurs.
L’enjeu dépasse la seule vérité historique. Il s’agit de la capacité même d’une famille politique à penser librement. Si l’on ne peut pas reconnaître ce que la gauche a fait de mal, si tout regard critique sur ses figures tutélaires est frappé d’interdit, alors la pensée se fige en catéchisme.
Ce qu’il faut retenir
Le mythe de Sartre résistant illustre une mécanique plus vaste : la fabrication d’une mémoire officielle qui interdit tout examen critique. Michel Onfray, en rappelant les faits, ne règle pas des comptes avec une idole, il interroge notre rapport à la vérité historique. Une question qui reste d’une brûlante actualité, à l’heure où le débat public peine à distinguer les faits des légendes militantes.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Michel Onfray, positionnement politique et classification idéologique » de Front Populaire
Pour aller plus loin
- L’impensé de la gauche : autour d’un Carnet soviétique, Michel Onfray (Galilée)
- L’Homme révolté, Albert Camus (Gallimard)
- Mémoires : Fils de la nation, Jean-Marie Le Pen
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