En 2023, alors que les Sénégalais se préparent à choisir leur président, leur principal opposant est emprisonné. Ousmane Sonko, candidat déclaré, se retrouve visé par des chefs d’accusation qui s’accumulent : une affaire de mœurs, puis des accusations liées à un téléphone portable, enfin le terrorisme. Son avocat, Juan Branco, a vécu cette séquence de l’intérieur. Il en tire un constat qui dépasse largement les frontières du Sénégal.

Pourquoi l’incarcération d’Ousmane Sonko avant la présidentielle sénégalaise a-t-elle si peu mobilisé en France ?

Les faits rapportés par Juan Branco sont précis. Il décrit des accusations cumulées, selon lui sans cohérence autre que politique : « une histoire de viol, de téléphone portable et terrorisme. Je vous jure qu’ils ont cumulé les trois, enfin je veux dire c’est au-delà du réel. » L’opposant est placé en détention en juin 2023, alors que le scrutin est attendu dans les mois qui suivent. Sa libération intervient quelques semaines seulement avant l’élection, après une mobilisation nationale et internationale. Trois semaines plus tard, il devient président, et son bras droit Ousmane Sonko premier ministre. Mais le temps perdu, lui, ne se rattrape pas.

Un calendrier judiciaire qui frappe d’abord la nation sénégalaise

Le plaidoyer de Juan Branco ne porte pas sur la seule personne de son client. Il distingue deux niveaux de préjudice. Le premier est démocratique : priver un peuple de choisir librement ses dirigeants en neutralisant un candidat. Le second est plus subtil et rarement traité : le préjudice fait à la capacité de gouverner.

Il y a un crime politique à l’égard du pays sur son incapacité, l’incapacité qu’on fait à ces hommes-là à se préparer à gouverner.

Juan Branco (Thinkerview)

La formulation est insistante. Un opposant emprisonné pendant les mois décisifs de préparation d’une élection n’a pas le temps de constituer ses équipes, d’anticiper les dossiers budgétaires, de négocier les relations avec les institutions financières internationales. Il arrive au pouvoir « à poil », selon l’expression de l’avocat, face à des urgences qui ne lui laissent aucun répit.

La France, absente d’un dossier où elle est pourtant présente

Le silence français sur cette séquence n’est pas neutre. Le Sénégal entretient avec la France un rapport institutionnel dense : histoire coloniale, présence économique, coopération sécuritaire, diaspora. L’avocat de Sonko rappelle que lorsque lui-même a été arrêté au Sénégal, des protecteurs extérieurs ont dû intervenir. Le premier ministre portugais aurait directement appelé le président sénégalais pour exiger sa libération, puisqu’il possède aussi la nationalité portugaise. La France, elle, n’a pas joué ce rôle : « tu fais ce que tu veux avec l’Élysée mais lui tu le touches pas », rapporte-t-il au sujet de la démarche portugaise.

Cette absence française renvoie à une forme de subordination volontaire. La diplomatie française, embarrassée par ce dossier à forte charge postcoloniale, n’a pas pesé. Elle a laissé se dérouler un précédent dangereux pour tous les pays liés à la France par des accords de coopération : celui d’une élection verrouillée par l’instrument judiciaire, méthode que des pouvoirs menacés pourraient être tentés de reproduire ailleurs, y compris en Europe.

Ce que révèle ce cas sur les pratiques que la France tolère chez ses partenaires

L’angle retenu ici n’est pas seulement sénégalais. Ce que décrit Juan Branco ressemble à ce qu’il observe en France : des procédures pénales ouvertes contre des opposants, des convocations de la brigade criminelle pour des tweets, des gardes à vue répétées visant des figures contestataires. Lui-même dit vivre sous la menace constante d’une condamnation aux assises, avec un risque réel de prison.

Il établit un parallèle entre les deux pays, non pas pour les confondre, mais pour montrer une circulation des méthodes. Ce qui s’est passé au Sénégal n’est pas une anomalie lointaine. C’est un laboratoire : on neutralise un candidat, on l’épuise par la procédure, on le libère à la dernière minute pour sauver les apparences, et on laisse le pays se débrouiller avec un pouvoir qui n’a pas eu le temps de se préparer.

Ce qu’il faut retenir

L’incarcération d’Ousmane Sonko avant la présidentielle sénégalaise a été traitée en France comme une affaire lointaine, presque exotique. Or elle dessine un précédent inquiétant pour toute nation liée à la France : celui d’une élection verrouillée par l’arme judiciaire, avec la bénédiction passive des puissances extérieures. Quand un peuple ne peut plus choisir librement, ce n’est pas seulement sa démocratie qui recule. C’est aussi la nôtre qui s’affaiblit, par renoncement à dire ce que nous voyons.

Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview

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