Depuis des décennies, le débat public français traite la corruption comme l’alpha et l’oméga de la critique politique. Un dirigeant qui n’a pas trempé dans une affaire d’argent serait, par défaut, réputé intègre. Or, il existe une autre grille de lecture, plus exigeante et plus dérangeante : celle qui interroge non pas ce que les dirigeants ont pris, mais ce qu’ils ont abandonné.
Qu’entend-on par différence entre corruption et trahison en politique ?
La distinction tient en quelques points. D’abord, la corruption renvoie à l’enrichissement personnel ou à l’abus de fonction à des fins privées, c’est-à-dire un manquement à la probité. Ensuite, la trahison de l’intérêt national renvoie à des choix politiques qui affaiblissent durablement la souveraineté, l’indépendance ou la capacité d’action du pays, indépendamment de tout gain personnel. Enfin, un dirigeant peut être parfaitement intègre sur le plan pénal tout en ayant délibérément engagé la France dans des impasses institutionnelles, monétaires ou diplomatiques.
Corruption : un outil utile, mais parfois une esquive
L’invité interrogé dans cet entretien ne récuse pas l’utilité de l’anticorruption. Il la considère même comme un instrument politique efficace : « L’anticorruption est toujours très utile pour purger un État. » Mais il refuse d’en faire un critère unique ou absolu.
Son raisonnement est simple : exiger de tous les dirigeants qu’ils meurent pauvres, à la manière d’un de Gaulle, serait irréaliste. Il cite l’exemple russe, où un homme comme Lavrov est réputé apprécier l’argent, tout en rendant des services jugés considérables à son pays. L’histoire de France fournit d’ailleurs des précédents : Colbert, serviteur de l’État s’il en est, n’était pas un ascète.
L’invité résume sa position sans détour : « Je ne veux pas me planquer derrière l’anticorruption pour éviter le sujet de la trahison. »
Idriss Aberkane
Autrement dit, la lutte contre la corruption peut devenir une confortable esquive. Elle permet de condamner des écarts individuels sans jamais affronter la question structurante : celle des choix collectifs qui ont dessaisi la France de sa monnaie, de ses frontières et de ses marges de manœuvre.
La trahison de l’intérêt national : une catégorie morale délaissée
L’invité plaide pour une réhabilitation de la notion de trahison dans le jugement politique. Non pas la trahison individuelle au service d’une puissance étrangère, version espionnage, mais une trahison plus diffuse et plus systémique : celle qui consiste à servir des intérêts étrangers ou supranationaux contre l’intérêt national identifiable.
L’exemple historique qu’il convoque est celui d’Édouard Balladur, décédé récemment. L’invité regrette que l’ancien Premier ministre n’ait jamais été jugé que sur des affaires de « pognon », pour reprendre son terme, alors même que son époque fut celle de décisions lourdes pour l’architecture institutionnelle française.
Cette position rejoint un constat plus large : le débat public français s’est progressivement focalisé sur les affaires, au détriment des orientations. On commente les comptes en Suisse, on débat peu des traités qui transfèrent la compétence monétaire ou des directives qui organisent la dépendance économique. Or, un État peut être ruiné par des choix parfaitement légaux.
L’exemple de l’euro et du traité de Maastricht
La transcription offre une illustration directe de cette hiérarchie entre corruption et trahison. L’invité évoque son propre souvenir du référendum de Maastricht en 1992 : « Il y aura plus de franc. » Pour lui, la question monétaire n’est pas d’abord économique, elle est existentielle. Un pays qui ne bat plus monnaie n’est plus pleinement un pays, rappelle-t-il en citant Marie-France Garaud.
Or, aucun responsable de l’adoption de l’euro n’a été condamné pour corruption dans cette affaire. Les décisions furent prises dans la légalité la plus formelle, souvent avec l’aval du corps électoral. C’est précisément ce qui rend la notion de trahison de l’intérêt national si épineuse : elle ne renvoie pas à un délit pénal, mais à une faute politique et morale.
Un traitement différencié selon les personnes
L’invité se montre sévère avec ceux qui, sous couvert d’anticorruption, éviteraient soigneusement de nommer les actes de dépossession collective. Il va plus loin en évoquant l’après-bascule, ce moment hypothétique où la vérité devra être dite aux Français, notamment par l’ouverture des archives.
L’invité alerte sur ce que cet exercice pourrait révéler : « Nous trouverons des choses que nous n’avons pas envie de voir. »
Idriss Aberkane
Il pose alors la question qui divise, selon lui, certains cercles souverainistes : faudra-t-il tout assumer, ou « éteindre certains feux comme on éteint des bougies » ? La formulation est prudente, mais l’intention est claire. Le jugement politique ne saurait se réduire à la seule dimension judiciaire.
Ce qu’il faut retenir
La corruption et la trahison de l’intérêt national sont deux registres distincts, qui ne se recouvrent qu’imparfaitement. L’anticorruption peut servir d’alibi pour ne pas affronter la question des orientations stratégiques de la France. À l’inverse, une lecture politique digne de ce nom exige de nommer les choix qui, dans la légalité la plus stricte, ont affaibli la souveraineté française.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
- Jérôme Ravenet: Souveraineté à la chinoise, Jérôme Ravenet
- Jérôme Ravenet: Histoire de la Souveraineté, Jérôme Ravenet
- Contribution à l’étude de l’élargissement de la notion de menace contre la paix, le cas de la qualification d’une crise sanitaire par le conseil de sécurité des Nations Unies
- Que devons-nous à la France ?
- La souveraineté dans la pensée bourgeoise de Jean Bodin à Jacques Maritain
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