Le 22 janvier 1963, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer signaient le traité de l’Élysée, destiné à sceller une réconciliation franco-allemande historique et à jeter les bases d’une Europe européenne, indépendante des États-Unis. Ce que l’on sait moins, c’est que ce texte fondateur fut vidé de sa substance politique six mois à peine après sa signature. Un épisode méconnu qui explique pourquoi le projet gaullien d’autonomie stratégique du continent a échoué avant même d’avoir commencé.
Pourquoi le traité de l’Élysée de 1963 a-t-il été privé de sa portée stratégique par le Bundestag ?
Dès juin 1963, le Bundestag allemand a ratifié le traité en y adjoignant un préambule interprétatif unilatéral. Ce texte réintroduisait systématiquement tout ce que de Gaulle avait délibérément exclu des négociations : la subordination de la coopération franco-allemande à l’OTAN, la priorité donnée à la relation transatlantique avec les États-Unis, l’intégration militaire atlantique, l’élargissement des Communautés européennes au Royaume-Uni, et l’abaissement des barrières douanières dans le cadre du GATT. En quelques paragraphes, Bonn réaffirmait son alignement sur Washington et neutralisait la portée souverainiste du traité.
Ce que de Gaulle avait voulu exclure
L’invité rappelle que le général avait conçu le traité franco-allemand comme l’instrument d’une Europe affranchie de la tutelle américaine. Dans l’esprit gaullien, Paris et Bonn devaient constituer un noyau dur capable de peser face aux deux blocs de la guerre froide. Cette ambition supposait que la République fédérale accepte de s’émanciper de la protection militaire exclusive de Washington et renonce à faire de l’OTAN le cadre unique de sa défense.
De Gaulle avait également exclu du texte toute référence à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté économique européenne, perçue comme un cheval de Troie des intérêts américains sur le continent. La construction européenne devait rester étanche à l’influence anglo-saxonne.
Le préambule qui change tout
La ratification par le Bundestag, en juin 1963, va réintroduire point par point ces éléments écartés. Le préambule interprétatif affirme notamment que le traité ne modifie en rien « les obligations découlant des traités multilatéraux » auxquels la RFA a souscrit, à commencer par l’OTAN. Il insiste sur « le maintien et le renforcement de l’alliance des peuples libres » et sur « une étroite association entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique ».
Le texte approuve également l’intégration des forces armées dans le cadre de l’Alliance atlantique, la poursuite de l’unification européenne « selon la voie tracée par la création des communautés européennes en y admettant la Grande-Bretagne », et la réduction des barrières douanières par des négociations entre la CEE, Londres et Washington. Comme le souligne l’invité :
« Ils ont ratifié le traité mais en le vidant complètement de son sens, c’est-à-dire en y ajoutant tout ce que les Américains voulaient. »
Union Populaire Républicaine
La réaction de De Gaulle et ses conséquences
Conscient d’avoir été contourné, de Gaulle ne se fait guère d’illusions sur la portée réelle du traité. L’invité cite un échange révélateur avec Alain Peyrefitte, alors ministre de l’Information. Au constat que le Bundestag a ruiné la philosophie du texte, de Gaulle répond que la France saura « se retourner » et que « la fin du marché commun » ne la contrarie pas, ajoutant cette phrase dont l’invité souligne qu’elle est la quintessence de la pensée gaullienne :
« Le monde est vaste et la France a un grand jeu à jouer. »
Union Populaire Républicaine
De fait, le général va immédiatement diversifier sa stratégie. En 1964, il reconnaît la Chine populaire de Mao, contre la volonté explicite de Washington qui interdisait aux pays occidentaux toute relation diplomatique avec Pékin. Il lance une politique de détente avec l’Union soviétique et entame une tournée triomphale en Amérique latine, où des millions de personnes acclament une voix indépendante des États-Unis. En 1966, il retire la France du commandement militaire intégré de l’OTAN et exige le départ des bases américaines du territoire national.
Ce qu’il faut retenir
L’épisode du préambule interprétatif de 1963 éclaire les racines historiques de l’échec du projet d’Europe européenne. Il montre que, dès cette époque, la République fédérale a fait le choix stratégique de l’ancrage atlantique plutôt que d’une autonomie continentale sous impulsion française. Un choix que les décennies suivantes n’ont fait que confirmer, et qui interroge encore aujourd’hui la possibilité même d’une souveraineté européenne indépendante.
Pour aller plus loin
- Le dernier Mitterrand, Georges-Marc Benamou (Plon)
- C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte (Fayard)
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
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