En janvier 1964, le général de Gaulle provoqua un séisme diplomatique en établissant des relations officielles avec la République populaire de Chine. Depuis 1949, Washington imposait aux pays occidentaux une interdiction stricte de reconnaître le régime de Mao Zedong. En brisant ce tabou, le président français ne cédait ni à une fascination idéologique ni à une manœuvre opportuniste. Il menait un acte de haute géopolitique dont les échos résonnent encore aujourd’hui.
Que signifie concrètement la reconnaissance de la Chine communiste par de Gaulle en 1964 ?
La décision de janvier 1964 peut se résumer en quatre points clés. Premièrement, de Gaulle rompt avec quatorze années d’alignement occidental sur la fiction diplomatique voulue par Washington, qui prétendait que la Chine légitime était celle de Taïwan. Deuxièmement, il affirme que la France ne demande la permission à personne pour définir sa politique étrangère, fût-ce à la première puissance mondiale. Troisièmement, il ouvre un canal diplomatique direct avec Pékin sans solliciter l’aval américain. Quatrièmement, il s’appuie sur une vision réaliste : le régime de Mao contrôle la Chine continentale, et cette réalité doit être reconnue.
Comme le rappelle François Asselineau dans une conférence de 2015 consacrée au souverainisme français, cette décision n’avait rien d’une conversion idéologique. De Gaulle n’était devenu ni communiste ni maoïste, pas plus que François Ier n’était devenu musulman en s’alliant avec Soliman le Magnifique au XVIe siècle. Il s’agissait pour le Général de sortir la France de l’étau américain et de lui redonner les coudées franches sur la scène mondiale.
Le contexte d’une France encerclée par ses alliés
L’année 1963 avait été rude pour de Gaulle. Six mois après la signature du traité de l’Élysée avec l’Allemagne, le Bundestag avait vidé le texte de sa substance en y ajoutant un préambule interprétatif qui subordonnait la coopération franco-allemande à l’OTAN et aux États-Unis. Le projet gaullien d’une Europe européenne indépendante venait d’être anéanti par ceux-là mêmes qui auraient dû en être les piliers.
« Notre manœuvre à nous, ce sera de dire la fin du marché commun, ça ne nous contrarie pas », confiait alors de Gaulle à Alain Peyrefitte, selon les notes consignées par ce dernier dans ses mémoires. Et d’ajouter : « Le monde est vaste et la France a un grand jeu à jouer. »
Union Populaire Républicaine
Cette phrase résume la quintessence de la pensée gaullienne. Face à une Europe occidentale entièrement alignée sur Washington (Allemagne, Benelux, Italie), de Gaulle décida d’appliquer la même stratégie que François Ier face à Charles Quint : chercher des alliés là où personne n’osait en chercher.
L’Amérique latine, l’URSS et la Chine : la chevauchée diplomatique de 1964
La reconnaissance de la Chine s’inscrit dans une séquence diplomatique vertigineuse. En mars 1964, de Gaulle est acclamé par des centaines de milliers de Mexicains. À l’automne, il parcourt l’Amérique du Sud pendant un mois : Colombie, Venezuela, Équateur, Pérou, Brésil. Des foules immenses crient le nom de la France, perçue comme le contrepoids à l’hégémonie américaine.
L’établissement des relations avec Pékin intervient dans ce contexte de rupture assumée. En 1966, de Gaulle se rendra en Union soviétique, inventant la politique de détente. Puis à Phnom Penh, il appellera les Américains à quitter le Vietnam. En 1967, depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, il lancera son retentissant « Vive le Québec libre ! ».
François Asselineau insiste sur la portée de ce geste envers la Chine. En 1996, accompagnant Jacques Chirac à Pékin, il assiste à la rencontre avec le président chinois Jiang Zemin. La première phrase de ce dernier au président français est sans équivoque :
« La Chine n’oublie pas la clairvoyance du général de Gaulle qui a reconnu la République populaire de Chine en 1964. »
Union Populaire Républicaine
Trente-deux ans après, Pékin se souvenait. Le geste gaullien avait marqué l’histoire bilatérale de façon indélébile.
Ce qu’il faut retenir
La reconnaissance de la Chine communiste n’était pas une lubie de vieil homme, mais un acte de souveraineté nationale pensé dans une stratégie globale d’émancipation. De Gaulle avait compris que la France ne pouvait pas se laisser enfermer dans un tête-à-tête avec une Europe vassalisée par Washington. Son geste de 1964 reste l’exemple le plus éclatant de ce que peut une diplomatie qui refuse les interdits impériaux. Une leçon que la France gagnerait à méditer.
Pour aller plus loin
- Le dernier Mitterrand, Georges-Marc Benamou (Plon)
- C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte (Fayard)
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
