Lors des négociations du Brexit, l’équipe européenne dirigée par Michel Barnier a transformé la question de la frontière irlandaise en levier politique pour imposer un Brexit le plus mou possible. Selon l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron et l’économiste Jean-Michel Salmon, spécialiste des économies insulaires, cette manœuvre relevait moins du souci technique que d’une stratégie délibérée, dont la France a été l’une des grandes perdantes.

Qu’est-ce que le backstop nord-irlandais dans les négociations du Brexit ?

Le backstop est un mécanisme proposé par l’équipe de Michel Barnier en 2017-2018, lors des négociations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Il prévoyait que, faute d’accord global, l’Irlande du Nord resterait dans l’union douanière européenne et le marché unique, afin d’éviter le rétablissement d’une frontière physique avec la République d’Irlande. Concrètement, cela revenait, selon Jean-Michel Salmon, à maintenir une partie du territoire britannique sous réglementation européenne, donc à fabriquer une forme d’annexion économique de l’Ulster.

Un contexte de négociation déséquilibré dès le départ

Theresa May arrive au pouvoir en juillet 2016, par défaut, après le retrait de Boris Johnson et l’effondrement des autres candidatures conservatrices. Elle a fait campagne pour le maintien dans l’Union européenne et reste persuadée, selon Jean-Michel Salmon, que le Brexit aura des conséquences économiques désastreuses. Elle attend neuf mois pour envoyer la lettre de préavis prévue par l’article 50, et formule d’emblée une demande de négociation globale : régler en même temps l’accord de divorce et la relation future.

Côté européen, Jean-Claude Juncker nomme Michel Barnier comme chef négociateur. Le choix n’est pas anodin. Barnier a été commissaire au marché intérieur après la crise financière de 2008, et est devenu, selon Jean-Michel Salmon, « la bête noire de la City » par les réglementations financières qu’il a imposées. Juncker, président luxembourgeois soucieux des intérêts de la place financière de son pays, préfère envoyer un Français au front. Pierre-Yves Rougeyron y voit un acte politique grave :

« C’est mettre la France et la Grande-Bretagne à dos, c’est mettre la France en danger. L’Angleterre est notre seul allié en Europe de l’Ouest. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Dès les premiers échanges, Barnier impose sa méthode : pas de négociation parallèle, on traite d’abord le divorce. Theresa May avale la première couleuvre.

L’instrumentalisation de la frontière irlandaise

L’île d’Irlande sort de trente ans de guerre civile grâce à l’accord du Vendredi saint de 1998, qui repose sur l’effacement de la frontière entre l’Ulster britannique et la République d’Irlande. Ce point fait consensus : personne, du côté britannique comme irlandais, ne souhaite rétablir des barrières physiques.

C’est précisément sur ce consensus que l’équipe Barnier s’appuie. Selon Jean-Michel Salmon, ses négociateurs avancent un argument qu’il juge largement instrumentalisé : sans frontière, l’Irlande du Nord deviendrait un « cheval de Troie » par lequel des marchandises non conformes aux normes européennes inonderaient le marché intérieur via la République d’Irlande. Le risque, estime Salmon, est en réalité « mineur pour ne pas dire infime, voire nul ». Mais il permet d’imposer la solution voulue par Bruxelles : maintenir l’Irlande du Nord dans l’union douanière et le marché unique européens.

Le piège est redoutable. Theresa May n’a plus que deux options : accepter l’annexion réglementaire d’une partie de son territoire, ou renoncer au Brexit dur qu’elle avait pourtant défini comme objectif dans son discours de Lancaster House en janvier 2017. Des solutions techniques alternatives, regroupées sous le terme d’« arrangements alternatifs » et reposant sur des contrôles douaniers dématérialisés, existent. Barnier les refuse en bloc.

Pourquoi cette manœuvre dessert l’intérêt français

C’est ici que l’analyse de Pierre-Yves Rougeyron prend toute sa portée. Selon lui, le seul axe européen rentable pour Paris est l’axe Paris-Londres. En verrouillant les négociations sur le backstop, Michel Barnier ne défend pas seulement la doctrine communautaire : il dresse une muraille de méfiance entre la France et son principal allié stratégique en Europe de l’Ouest. Rougeyron rappelle que la Grande-Bretagne est le seul pays à avoir accepté, au XXe siècle, de perdre un million de fils aux côtés des soldats français.

« C’est là où la France aurait dû briser l’homme Michel Barnier. C’est mettre la France en danger. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Pour Rougeyron, cette logique technocratique relève d’une mécanique sociologique bien identifiée par Henri Laborit dans ses travaux sur la fuite : plus un individu progresse dans une hiérarchie, plus il en applique les règles sans recul. Barnier, après une longue carrière à la Commission européenne, fonctionne désormais selon les intérêts de Bruxelles, non ceux de Paris.

Un piège qui finit par se refermer sur ses concepteurs

L’accord signé par Theresa May en novembre 2018, intégrant le backstop, subit trois rejets successifs aux Communes, dont la pire défaite gouvernementale dans l’histoire parlementaire britannique récente. Travaillistes europhiles et conservateurs brexiters votent ensemble contre, pour des raisons opposées. May démissionne en juillet 2019.

Boris Johnson lui succède avec une seule obsession : renégocier le protocole nord-irlandais. À la stupeur générale, il y parvient. Juncker lâche alors une formule restée célèbre, selon Jean-Michel Salmon : « Je n’ai pas de relation érotique avec le backstop. » Barnier est mis en minorité. Le nouveau protocole laisse certes une partie de la réglementation européenne en Ulster, mais permet au reste du territoire britannique de sortir réellement de l’union douanière et du marché unique.

Le Brexit dur, que l’équipe Barnier voulait empêcher à tout prix, finit par advenir, conclu par un accord de libre-échange sans droits de douane ni quotas signé le 24 décembre 2020.

Ce qu’il faut retenir

Le backstop nord-irlandais aura été l’arme la plus efficace utilisée par Bruxelles pour tenter de vider le Brexit de sa substance, en transformant une question de paix civile en levier de chantage économique. Si la manœuvre a partiellement échoué grâce à l’obstination de Boris Johnson, elle laisse une leçon durable pour les souverainistes français : dans une négociation avec l’Union européenne, la bonne foi n’est jamais acquise, et les intérêts nationaux français n’ont guère trouvé de défenseur, fût-il français de nationalité, à la table des négociations.


*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


Pour aller plus loin

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.