À l’heure où le patriotisme est souvent caricaturé comme un attachement sentimental ou belliqueux, un détour par la pensée médiévale rappelle qu’il repose d’abord sur un concept philosophique rigoureux. L’invité, auteur d’un ouvrage intitulé Vivre et mourir pour la patrie, a montré lors d’un entretien comment Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, a refondé le devoir civique sur la notion de bien commun.
Devoir civique et amour de la patrie : quel fondement selon Thomas d’Aquin ?
Pour justifier l’amour de la patrie et l’obligation de la défendre, Thomas d’Aquin mobilise le concept de bien commun. La patrie constitue le bien partagé de tous les citoyens, un bien supérieur au bien particulier de chacun. Parce qu’elle procure à ses membres l’existence et la formation morale, les citoyens ont envers elle une dette. De cette dette découle le devoir de la défendre, y compris au péril de leur vie, à condition que la guerre menée soit juste.
La patrie comme bien commun, supérieur au bien particulier
Dans son commentaire des sentences rédigé vers 1250, Thomas d’Aquin développe un raisonnement qui part d’une analogie avec le corps humain. De même que la main s’expose naturellement pour protéger le corps tout entier, le citoyen doit s’exposer pour le bien de la patrie. La main n’est pas un être autonome mais une partie d’un tout ; le citoyen est lui aussi une partie de la communauté politique. L’amour qui lie la partie au tout n’est pas une passion aveugle, c’est un amour naturel inscrit dans la structure même de toute totalité organisée.
C’est sur cette base que Thomas d’Aquin introduit le concept décisif de bien commun. La patrie est ce bien commun que tous les citoyens ont en partage. Or, dans la hiérarchie des biens temporels, le bien commun est toujours plus aimable que le bien particulier. Aimer sa patrie, c’est donc aimer ce bien qui dépasse et englobe le bien individuel. Cette primauté n’est pas arbitraire : la patrie accorde à ses membres les plus grands bienfaits, de la protection à la formation morale, en passant par l’existence civique elle-même. La dette contractée justifie un amour prioritaire.
Un amour qui n’existe pas sous la tyrannie
Cette conception exclut toute dérive autoritaire, car le bien commun n’existe que si les dirigeants sont politiquement vertueux. Là où règne un tyran, il n’y a pas de communauté véritable ; il n’y a donc ni bien commun, ni patrie, ni amour de la patrie. Comme le souligne l’invité en reprenant Thomas d’Aquin, « une patrie, c’est une communauté. Il n’y a pas de patrie là où le gouvernement est tyrannique. La patrie est morte là où la tyrannie s’installe. »
Cette précision est capitale. Le devoir patriotique n’est pas un devoir d’obéissance aveugle à n’importe quel pouvoir. Il suppose un régime ordonné au bien commun, c’est-à-dire un gouvernement qui exerce son autorité sur des hommes libres et non sur des sujets. Thomas d’Aquin rejoint ici une tradition qui remonte à Cicéron et que l’on retrouvera chez Montesquieu : tous les groupes humains ne sont pas des patries. Seuls le sont ceux où la justice politique permet l’existence d’un véritable bien commun.
L’amour de la patrie comme acte de charité
L’originalité de Thomas d’Aquin est d’avoir inséré l’amour de la patrie dans l’ordre de la charité chrétienne. Dans une question de la Somme théologique consacrée à la piété, il déclare que la piété envers la patrie est une protestatio caritatis, une affirmation de la charité. Aimer sa patrie, c’est aimer ses concitoyens. La patrie n’est donc pas une abstraction : elle est la communauté des citoyens que l’on sert.
L’invité insiste sur ce point : en qualifiant l’amour de la patrie de caritas, Thomas d’Aquin ne parle pas d’un simple sentiment. Il emploie le terme théologique le plus fort pour désigner l’amour qui procède de Dieu. La piété civique devient une vertu qui accomplit le double commandement évangélique : aimer Dieu et aimer son prochain. Défendre la patrie, c’est servir Dieu à travers le service du peuple tout entier.
« La piété envers la patrie est une affirmation de la charité. Aimer sa patrie, c’est aimer ses concitoyens. Et parmi les services que le citoyen chrétien doit à la patrie, il y a le devoir de mourir pour elle. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Cette sacralisation du lien civique n’est toutefois pas inconditionnelle. Mourir pour la patrie n’est légitime que dans une guerre juste, ce qui suppose trois conditions : une autorité politique légitime, une cause juste orientée vers le bien commun, et une intention morale droite. Si le dirigeant fait la guerre pour sa gloire personnelle ou ses intérêts particuliers, le combat n’est pas juste et le devoir de mourir pour la patrie ne s’applique pas.
Ce qu’il faut retenir
Thomas d’Aquin offre une justification du devoir patriotique qui échappe aux deux écueils contemporains : le rejet de la patrie comme notion dépassée et sa réduction à un nationalisme ethnique. Le patriotisme fondé sur le bien commun est à la fois exigeant (il commande le dévouement jusqu’au sacrifice) et limité (il n’oblige pas sous un pouvoir tyrannique). Une leçon médiévale qui résonne avec les débats actuels sur la cohésion nationale.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Vivre et mourir pour la patrie, François Loiret (Kimé)
- Mourir pour la patrie ?, Éric Desmons (PUF)
- De la petite à la grande patrie, Charles Moureux
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