Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, les médias européistes ressortent leurs vieilles antiennes sur la « catastrophe » britannique. Pourtant, les faits racontent une tout autre histoire. Invité du Cercle Aristote, l’économiste Jean-Michel Salmon, spécialiste des économies insulaires et auteur d’un ouvrage de référence en deux volumes sur le Brexit, démonte point par point le « Project Fear » économique qui avait été agité avant le vote.
Quel est le bilan économique du Brexit 10 ans après ?
Contrairement aux prophéties d’effondrement formulées par le FMI, le Trésor britannique, la Banque d’Angleterre et la Commission européenne, l’économie britannique n’a connu ni effondrement du PIB, ni chute massive de l’emploi, ni fuite de la City. Selon Jean-Michel Salmon, sur les principaux indicateurs macroéconomiques (croissance, inflation, chômage, équilibre extérieur), le Royaume-Uni « va plutôt moins mal que les économies continentales » dans un contexte international défavorable marqué par le Covid, la guerre en Ukraine et la crise énergétique. L’Allemagne, en particulier, se porte nettement plus mal.
Un « Project Fear » construit sur des prévisions invérifiables
La campagne référendaire de 2016 avait été dominée par un argumentaire économique catastrophiste. Faute de pouvoir s’opposer démocratiquement au principe d’autodétermination, les partisans du maintien avaient mis le paquet sur l’économique. Jean-Michel Salmon rappelle qu’à la queue leu leu, le FMI, le Trésor britannique, la Banque mondiale et la Commission européenne avaient publié des modélisations annonçant une récession durable en cas de Brexit dur.
L’économiste y voit le prolongement d’un mensonge plus ancien : celui qui, depuis quarante ans de mondialisation, postule qu’une ouverture maximale des économies accélère mécaniquement la croissance. Il observe pourtant :
Depuis 40 ans de mondialisation, c’est bizarre, les économies sont plus ouvertes et les taux de croissance n’ont jamais été aussi bas.
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
À l’inverse, des pays comme la Corée du Sud, le Japon ou la Chine ont accéléré leur croissance en conquérant les marchés internationaux sur la base d’un protectionnisme d’industries naissantes. La corrélation entre libre-échange et croissance, présentée comme une évidence, n’a jamais été démontrée scientifiquement.
La City n’a pas chuté, le commerce extérieur s’est diversifié
L’un des piliers du « Project Fear » concernait la City de Londres. On annonçait une perte de 30 à 40 % de son activité, Francfort et Paris se battant pour récupérer les marchés. Dix ans après, la City se porte bien. Toutes les annonces de pertes substantielles ont été démenties par l’expérience.
Sur le commerce extérieur, Salmon balaie également la thèse d’un effondrement des échanges avec l’Union européenne. La baisse observée en 2021 s’explique par le Covid, pas par le Brexit. Le commerce bilatéral est reparti, comme le prévoyaient les facteurs structurels d’une zone de libre-échange total entre deux ensembles voisins. Surtout, les Britanniques ont reconquis leur souveraineté commerciale : libérés du mandat de négociation bruxellois, dominé selon Jean-Michel Salmon par les intérêts allemands, ils ont pu négocier en bilatéral avec des partenaires comme les pays du Commonwealth ou de l’anglosphère.
Pierre-Yves Rougeyron, qui animait l’entretien, souligne la logique de fond : à 27, l’Union européenne fonctionne comme un groupe dysfonctionnel où l’on négocie de fait pour l’intérêt d’un ou deux États, les autres servant de monnaie d’échange. Un État qui se décroche et négocie pour lui-même obtient nécessairement de meilleures marges.
La fin de la libre circulation et la hausse des salaires
L’un des effets concrets du Brexit a été le départ d’une partie des travailleurs détachés et des migrants économiques d’Europe de l’Est, départ accéléré par le Covid mais qui ne s’est pas inversé ensuite. Jean-Michel Salmon rappelle que cela s’est traduit par une hausse des salaires nominaux de près de 10 points, conformément à la logique économique élémentaire : l’immigration de main-d’œuvre est, fondamentalement, une pression à la baisse sur les salaires.
Cette dynamique a provoqué des tensions dans certains secteurs (chauffeurs routiers, infirmières), mais elle a aussi permis, à moyen terme, la réintégration progressive d’une main-d’œuvre locale auparavant au chômage ou en inactivité. Fait notable selon Salmon : les confédérations patronales britanniques, qui poussaient massivement pour le maintien dans l’Union européenne en 2016, ne plaident plus aujourd’hui pour un retour.
Pourquoi la propagande continue malgré les faits
Si les médias continentaux persistent à diaboliser le Brexit, c’est selon Pierre-Yves Rougeyron parce que sa réussite constitue une menace existentielle pour la construction européenne. Tant que la Grande-Bretagne démontre qu’on peut sortir et survivre économiquement, l’argument du « there is no alternative » s’effondre.
D’où l’acharnement à présenter le bilan sous le pire jour possible, à confondre les effets du Covid ou de la guerre en Ukraine avec ceux du Brexit, ou à monter en épingle des sondages favorables au retour quand quatre autres sur cinq disent le contraire. Rougeyron résume :
Sur cinq sondages, il y en a un où ils peuvent dire que les Britanniques regrettent, donc c’est celui-là qui va être publié.
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Le retour au pouvoir des travaillistes en 2024, avec Keir Starmer, marque selon les deux intervenants une tentative de faire dérailler le Brexit de l’intérieur, sans oser le révoquer frontalement. Mais le cadre juridique a changé : les pouvoirs sont rapatriés, les leviers existent. Le débat politique britannique, contrairement au débat français verrouillé par les traités, redevient possible.
Ce qu’il faut retenir
Dix ans après, le bilan économique du Brexit ne ressemble en rien aux prédictions apocalyptiques de 2016. Le Royaume-Uni n’est pas devenu une économie en ruine, sa monnaie n’a pas explosé, sa place financière n’a pas migré sur le continent. Surtout, il a retrouvé ce que les peuples du continent ont perdu : la capacité de débattre, de choisir, et d’alterner. C’est peut-être cela, plus que les chiffres eux-mêmes, qui explique l’acharnement médiatique permanent contre l’expérience britannique.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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