Les révélations publiées par Wikileaks ont établi que la CIA écoutait les chefs d’État français, dont les présidents de la République. Mais le fait le plus troublant, selon l’historien Éric Branca, n’est pas tant l’existence de ces écoutes que l’absence quasi totale de réaction officielle des gouvernements visés. Ce silence en dit long sur un rapport de dépendance que la France entretient avec Washington depuis plusieurs décennies.
Pourquoi les écoutes de la CIA sur les présidents français n’ont-elles suscité aucune réaction officielle ?
Les révélations Wikileaks ont confirmé que la CIA écoutait les présidents français, notamment sous les mandats de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Ce qui frappe dans l’analyse d’Éric Branca, ce n’est pas seulement le fait de l’écoute, mais la passivité des dirigeants européens face à ces révélations :
- Les chefs d’État européens visés n’ont opposé aucun début de protestation
- Aucune convocation d’ambassadeur, aucune demande d’explication formelle
- Une acceptation tacite qui traduit une forme de subordination assumée
- Des écoutes qui s’inscrivent dans une longue tradition d’ingérence américaine en France
« Le plus extraordinaire là-dedans n’est pas que la CIA ait écouté les chefs d’État étrangers, c’est que les chefs d’État étrangers visés aient trouvé ça parfaitement normal et n’aient même pas élevé la voix, n’aient même pas opposé un début de protestation. C’est absolument incroyable. »
Éric Branca (Tocsin)
Une pratique inscrite dans une longue tradition d’ingérence
Pour Éric Branca, ces écoutes ne constituent pas un accident de parcours mais s’inscrivent dans une continuité historique. L’historien rappelle que l’ingérence américaine dans les affaires françaises remonte au moins à la Seconde Guerre mondiale, avec les projets d’occupation de la France libérée sous le nom de code AMGOT. À l’époque, le général de Gaulle avait réussi à imposer les commissaires de la République avant l’arrivée des administrateurs américains, empêchant la mise en circulation d’une monnaie de singe, les fameux billets drapeau, gagés sur aucune banque.
Cette culture de l’influence s’est poursuivie après-guerre à travers la construction européenne. Branca rappelle que Jean Monnet et Robert Schuman, les deux pères de l’Europe, ont travaillé en étroite collaboration avec Washington. La Communauté européenne du charbon et de l’acier a été préparée en direct avec l’ambassadeur des États-Unis à Paris, ce que documentent leurs propres mémoires. L’historien y voit la preuve que l’architecture supranationale européenne doit beaucoup à une collaboration franco-américaine assumée.
Des révélations qui n’ont rien changé aux relations franco-américaines
Le constat dressé par Éric Branca est sans appel : les révélations Wikileaks sur les écoutes de la CIA n’ont produit aucun changement dans la relation entre Paris et Washington. Aucune sanction, aucune remise en cause des accords de coopération, aucun réexamen des flux d’information partagés avec les services américains.
Cette passivité contraste avec la vigueur des réactions françaises lorsqu’il s’agit de dénoncer d’autres puissances. L’historien y voit le symptôme d’une asymétrie structurelle : la France tolère de la part des États-Unis ce qu’elle ne tolérerait d’aucun autre partenaire. Cette asymétrie s’explique selon lui par la profondeur des liens tissés depuis 1944 entre les élites françaises et américaines, dans les domaines militaire, économique et diplomatique.
Tropisme anglo-saxon : une constante qui précède la CIA
Ce réflexe de dépendance aux puissances anglo-saxonnes ne naît pas avec la guerre froide. L’historien Éric Branca situe sa racine profonde dans la défaite de 1871, qui aurait ancré durablement dans une partie des élites françaises l’habitude de définir l’intérêt national en s’appuyant sur Londres, puis sur Washington, y compris quand ces capitales poursuivaient des objectifs contraires à ceux de la France.
L’épisode de Fachoda (1898) en est une illustration précoce : la France cède face à la pression britannique sans que cela entame le tropisme. Munich, en 1938, en constitue peut-être la démonstration la plus documentée. Branca rappelle que les milieux économiques français avaient alors bradé à l’Allemagne les usines Skoda, fleuron de l’industrie mécanique tchèque, contrôlées via Schneider depuis 1918. Un abandon industriel que les généraux nazis eux-mêmes jugeront décisif : Keitel le répétera au procès de Nuremberg.
« Il y a une tendance lourde : le personnel politique français, et en particulier les diplomates, à prendre leurs ordres à l’étranger, particulièrement à l’époque en Grande-Bretagne, et c’est devenu après la guerre les États-Unis. »
Éric Branca (OMERTA)
Cette continuité traverse la construction européenne. Jean Monnet, formé dans les réseaux anglo-américains et sauvé de trois faillites successives par ses relais américains, en incarne la version institutionnalisée. Les écoutes de l’Élysée révélées par WikiLeaks s’inscrivent dans cet héritage : elles supposent une relation où la partie française a progressivement admis, de fait, que Washington fixe le cadre.
Des antennes sur les toits de Paris : l’ingérence à domicile
Ce que les documents Wikileaks de 2015 révèlent va bien au-delà des écoutes pilotées depuis le Maryland : une partie des interceptions n’a pas eu besoin de traverser l’Atlantique. Des stations d’écoute étaient physiquement installées sur le toit de l’ambassade américaine à Paris, à quelques centaines de mètres de l’Élysée. À Berlin, le même dispositif était déployé sur le toit de l’ambassade américaine, à quelques mètres du Bundestag. À Vienne, c’est l’ambassade britannique qui abritait l’équipement, confirmant le rôle central des services secrets britanniques comme partenaires privilégiés de la NSA dans cette opération.
Les documents publiés allaient jusqu’à détailler, pour chaque cible, le nom de la personne écoutée, ses numéros personnels et professionnels, ceux de ses collaborateurs, mais aussi l’ordre de priorité des interceptions et les dates d’exécution. Des fac-similés ont circulé dans la presse écrite internationale, rendant la réalité des faits incontestable.
Comme le rappelle l’historien Éric Branca :
« Pas une protestation, aucune réaction. C’est le cas de le dire : silence radio. On est écouté et finalement on trouve ça normal. »
Éric Branca (Tocsin+)
Aucun diplomate américain n’a été expulsé. Aucune procédure judiciaire n’a abouti. François Hollande, informé de ces écoutes, a non seulement renoncé à toute riposte, mais a refusé dans le même temps d’accorder l’asile politique à Julian Assange, le lanceur d’alerte qui avait rendu publiques ces révélations. Ce contraste entre l’indignation sélective face aux ingérences supposées et le mutisme face aux ingérences documentées structure toujours, aujourd’hui, le débat sur la souveraineté française.
Five Eyes : quand l’espionnage devenait une entreprise collective
Ce que les documents Wikileaks révèlent va au-delà d’une opération de la NSA agissant seule. Les écoutes des dirigeants européens s’inscrivaient dans un dispositif structuré, mobilisant l’ensemble du réseau dit des Five Eyes : États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande. Comme l’explique Éric Branca, les données collectées sur les responsables français et allemands n’ont pas seulement transité par les serveurs de la NSA dans le Maryland. Elles ont été mutualisées entre ces cinq pays.
« La plupart de ces écoutes, collectées par la NSA et les services britanniques, ont été transférées, mises en commun avec toute la communauté anglo-saxone : la Nouvelle-Zélande, le Canada, l’Australie, la Grande-Bretagne, les États-Unis. »
Éric Branca (Tocsin+)
Ce partage systématique dit quelque chose de précis sur la hiérarchie réelle au sein de l’alliance atlantique : il existait, parallèlement aux coopérations officielles reconnues entre alliés, une communauté de renseignement hermétique, réservée aux seules puissances anglophones. Les nations européennes continentales n’en faisaient pas partie. Elles en étaient, au contraire, les cibles.
Branca souligne que c’est précisément ce que de Gaulle avait perçu lorsqu’il évoquait les « Anglo-saxons » comme bloc cohérent, distinct d’une simple coopération alliée classique. Les fac-similés publiés par Wikileaks en 2015 indiquaient le demandeur de chaque interception, la date d’exécution et l’ordre de priorité des écoutes. Parmi les cibles figuraient la Banque centrale européenne, Airbus, EADS, Eurocopter et Gemalto, alors leader mondial de la carte SIM.
Ce qu’il faut retenir
Les écoutes de la CIA sur les présidents français, révélées par Wikileaks, n’ont provoqué aucune réaction officielle significative. Éric Branca y voit la manifestation contemporaine d’une ingérence américaine ancienne et structurelle, que la France accepte sans protester. Ce silence en dit plus long que n’importe quel document classifié sur la nature réelle de la relation entre Paris et Washington.
Vidéo « Ingérences étrangères : analyse historique par Éric Branca » de Tocsin
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