En décembre 2019, Boris Johnson remportait la plus large victoire du Parti conservateur britannique depuis 70 ans, débloquant enfin la ratification du Brexit après trois années de blocage parlementaire. Derrière ce triomphe se cache un paradoxe rarement raconté : ce sont les europhiles eux-mêmes, aveuglés par les sondages et l’ambition personnelle de la cheffe des libéraux-démocrates Jo Swinson, qui ont précipité l’élection qu’ils voulaient à tout prix éviter.

Pourquoi Boris Johnson a-t-il gagné l’élection de 2019 ?

Selon l’analyse développée par Jean-Michel Salmon, économiste spécialiste des économies insulaires, la victoire écrasante de Boris Johnson en décembre 2019 résulte d’un enchaînement précis :

  • Le Parlement britannique, europhile à 75 %, bloquait depuis des mois la ratification de l’accord de Brexit négocié par Johnson.
  • L’opposition refusait systématiquement la dissolution, accumulant un capital politique considérable au profit de Johnson.
  • Jo Swinson, leader des libéraux-démocrates, portée par des sondages favorables, s’est crue capable de devenir Première ministre et a réclamé des élections anticipées.
  • Le Parti travailliste de Jeremy Corbyn, mis devant le fait accompli, n’a pu refuser à son tour.
  • Résultat : Johnson obtient la plus belle victoire conservatrice depuis 70 ans, et Swinson perd même son propre siège de députée.

Un Parlement contre le peuple : trois ans de blocage

Pour comprendre l’ampleur de la victoire de 2019, il faut revenir sur la séquence parlementaire qui l’a précédée. Comme l’explique Jean-Michel Salmon, Theresa May, propulsée Première ministre en juillet 2016, a négocié un accord de divorce avec Bruxelles qui contenait une bombe à retardement : le fameux backstop nord-irlandais, imposé par Michel Barnier. Cette clause maintenait l’Irlande du Nord sous réglementation européenne, ce qui revenait, dans les faits, à annexer une partie du territoire britannique.

May a tenté trois fois de faire ratifier son accord. Les trois fois, elle a essuyé des défaites historiques, dont la première reste, selon Salmon, la pire défaite gouvernementale à la Chambre des communes depuis le début du XXᵉ siècle. Travaillistes et conservateurs brexiters votaient contre, pour des raisons inverses : les uns voulaient annuler le Brexit, les autres refusaient le piège nord-irlandais.

Cette paralysie a poussé May à la démission en juillet 2019. Boris Johnson lui succède à la tête du Parti conservateur, avec une seule idée fixe : renégocier l’accord pour supprimer le backstop. Contre tous les pronostics, et grâce notamment à un échange avec le Premier ministre irlandais Leo Varadkar, il obtient un nouveau protocole nord-irlandais qui permet à l’Angleterre, à l’Écosse et au Pays de Galles de sortir réellement de l’union douanière et du marché unique.

L’opposition qui refusait les élections

Restait à faire ratifier ce nouvel accord. Or le Parlement, toujours dominé par les europhiles, continuait de bloquer. Johnson voulait dissoudre, mais une loi de 2011 lui imposait d’obtenir une majorité qualifiée des deux tiers des députés, ce que l’opposition refusait obstinément.

Jean-Michel Salmon rapporte une anecdote révélatrice de cette situation : le député conservateur Bernard Jenkin avait demandé au speaker de la Chambre s’il existait un moyen de déposer une motion de défiance contre l’opposition elle-même.

« Y a-t-il un moyen de faire un vote de non-confiance dans l’opposition ? »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

C’est à ce stade que Jo Swinson entre en scène. Sa formation, ouvertement europhile, avait fait campagne aux européennes de mai 2019 avec un slogan vulgaire et radical : « Bollocks to Brexit ». Sa ligne politique consistait désormais à révoquer purement et simplement le Brexit, sans même passer par un nouveau référendum. Position dont Pierre-Yves Rougeyron rappelle, dans l’entretien, qu’elle correspond à l’équivalent britannique le plus proche du macronisme.

Portée par les sondages, Swinson s’est imaginée Première ministre. Elle a donc réclamé des élections anticipées, croyant que sa formation allait rafler la mise. Le Parti travailliste, qui ne pouvait politiquement apparaître comme le seul rempart au vote populaire, fut contraint de s’aligner. La dissolution fut votée.

La punition des urnes

Le résultat du scrutin de décembre 2019 fut un séisme. Boris Johnson obtient une majorité écrasante, la plus large pour les conservateurs depuis sept décennies. Jo Swinson, elle, perd jusqu’à son propre siège de députée, illustration directe, selon Jean-Michel Salmon, de la fable de la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf.

Cette victoire débloque immédiatement tout ce qui était paralysé depuis trois ans. L’accord de divorce est ratifié par un Parlement dont la majorité conservatrice répond désormais à Johnson. Le Brexit entre juridiquement en vigueur le 31 janvier 2020. S’ouvre alors une année de négociations sur la future relation commerciale, qui aboutira le 24 décembre 2020, veille de Noël, à un accord de libre-échange sans droits de douane ni quotas, ce que Jean-Michel Salmon qualifie d’inédit dans l’histoire des accords commerciaux.

Une leçon politique qui dépasse la Grande-Bretagne

Au-delà de la péripétie britannique, l’analyse développée dans l’entretien souligne ce que cette séquence révèle de la classe politique européiste. Pendant trois ans, une majorité parlementaire élue avant le référendum a refusé d’appliquer le résultat du vote populaire. Pendant trois ans, cette même majorité a refusé de remettre son mandat en jeu, sachant qu’elle serait sanctionnée. Il a fallu l’ambition mal calculée d’une dirigeante europhile, persuadée par les sondages qu’elle pouvait renverser la table, pour que les Britanniques retrouvent le droit de trancher.

Pierre-Yves Rougeyron insiste sur ce point décisif : ce qui a permis à Boris Johnson de surmonter le sabotage parlementaire, c’est précisément le retour à un cadre politique national où les élections signifient à nouveau quelque chose.

« La Grande-Bretagne, elle a le choix, elle a maintenant une vie politique avec des choix. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

C’est aussi ce qui explique, selon lui, pourquoi un parti comme Reform UK, héritier du Brexit Party, peut aujourd’hui exister et peser dans le débat britannique, alors qu’à l’époque où Londres était soumise à Bruxelles, l’opposition souverainiste se réduisait à des groupuscules marginaux.

Ce qu’il faut retenir

La victoire de Boris Johnson en décembre 2019 n’est pas seulement un succès personnel ou conservateur : elle est l’aboutissement d’un bras de fer démocratique de trois ans, gagné par défaut grâce à l’arrogance d’une opposition europhile qui se croyait invincible dans les sondages. Pour les souverainistes français, cette séquence offre une leçon précieuse : la fenêtre démocratique peut se rouvrir, à condition que l’adversaire commette une erreur stratégique ou que le peuple parvienne à imposer son agenda. Le Brexit a fini par avoir lieu non parce que l’oligarchie l’a voulu, mais parce qu’elle s’est trompée dans ses calculs.


*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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