C’est un paradoxe qui traverse la gauche française depuis plusieurs décennies. Alors que le mouvement ouvrier s’est historiquement construit sur la défense des travailleurs contre les intérêts du capital, une partie de la gauche institutionnelle défend aujourd’hui une position sur l’immigration de travail que ne renierait pas le MEDEF. Michel Onfray, dans un entretien accordé à Front Populaire, remet en lumière cette convergence troublante et ses conséquences sur la classe ouvrière.
L’immigration de travail non régulée profite-t-elle d’abord au patronat ?
L’argument est simple et repose sur une logique économique élémentaire : une immigration de travail non maîtrisée augmente l’offre de main-d’œuvre disponible sur le marché du travail. Cette pression sur l’offre, particulièrement dans les secteurs peu qualifiés, exerce mécaniquement une pression à la baisse sur les salaires. Les travailleurs étrangers, souvent prêts à accepter des conditions moins favorables, entrent en concurrence directe avec les travailleurs français, ce qui fragilise l’ensemble de la classe ouvrière. Cette analyse, que Michel Onfray reprend explicitement, n’est ni nouvelle ni anecdotique : elle fut portée par le Parti communiste français sous Georges Marchais.
« Si vous amenez quantité de gens qui sont prêts à travailler pour pas grand-chose parce qu’ils sont prêts à tout, et bien on va faire s’effondrer les salaires. Et si on fait s’effondrer les salaires, ça veut dire que oui, peut-être qu’on va accueillir des gens, mais en même temps on va détruire la classe ouvrière, on va appauvrir la classe ouvrière. »
Michel Onfray (Front Populaire)
Le mécanisme est connu des économistes du travail depuis le XIXe siècle. Un député radical, Christophe Pradon, défendait déjà à l’époque l’idée de quotas pour protéger la main-d’œuvre française de ce qu’on n’appelait pas encore le dumping social. La logique est identique à celle qui a agité le débat autour du plombier polonais au moment de l’élargissement de l’Union européenne, quand les différences de coût du travail menaçaient directement les professionnels installés dans les pays à protection sociale élevée.
Pourquoi la gauche a-t-elle abandonné la classe ouvrière ?
Le revirement est historique. Georges Marchais, au nom du PCF, avait fait de la défense des travailleurs français face à l’immigration non régulée un axe de son discours. Il n’était pas isolé : la question traversait l’ensemble de la gauche, y compris dans sa composante social-démocrate. Puis, progressivement, cette position a été abandonnée au profit d’un discours opposé, prônant une forme de libre circulation qui satisfait les intérêts du patronat bien plus que ceux des salariés.
« C’est très exactement la même chose. Le patronat, c’est pareil. Ruffin, le patronat, c’est pareil. Ils veulent la même chose. Il y a une convergence des luttes entre le MEDEF et la France insoumise. »
Michel Onfray (Front Populaire)
Michel Onfray pointe ici un renversement complet de perspective. Le capital recherche des coûts de production les plus bas possibles, ce qui suppose des salaires réduits et des charges sociales allégées. Une main-d’œuvre immigrée abondante et peu protégée sert cet objectif. Que la gauche, qui prétend défendre les travailleurs, reprenne cette logique à son compte constitue, selon lui, une trahison de sa mission historique. La note Terra Nova, qui actait en 2011 que la classe ouvrière était perdue pour la gauche et qu’il fallait désormais s’adresser à d’autres électorats, n’a fait que formaliser un divorce déjà consommé.
François Ruffin, député de la France insoumise, a récemment créé la surprise en se déclarant contre l’immigration de travail, ce qui lui a valu d’être accusé de faire le jeu de l’extrême droite. Ce procès, souligne Michel Onfray, est le même que celui qui lui est fait depuis des années. La simple évocation d’une régulation de l’immigration pour protéger les salaires des plus modestes est immédiatement disqualifiée comme xénophobe, signe que le débat est verrouillé par des interdits qui empêchent de penser les intérêts matériels de la classe ouvrière.
3,6 millions : le patronat face au mur technologique
Ce chiffre, avancé lors du débat organisé par le MEDEF à la rentrée, mérite d’être mis en perspective. Pierre-Yves Rougeyron rappelle ce que recouvre concrètement ce besoin déclaré : 3,6 millions de personnes, c’est, en termes démographiques, l’équivalent de Paris et de sa petite couronne, soit environ 4 millions d’habitants.
Mais la contradiction la plus saillante tient aux mutations technologiques que le patronat lui-même appelle de ses vœux. Rougeyron pointe une incohérence fondamentale : au moment même où les économies asiatiques accélèrent leur automatisation industrielle, y compris via des unités de production entièrement robotisées, les grandes organisations patronales françaises raisonnent encore dans une logique de main-d’œuvre extensive héritée du XIXe siècle.
« Vous vous rendez compte que vos migrants vaudront-ils un robot taïwanais demain ? Vous n’avez rien compris, mais rien pigé. »
Pierre-Yves Rougeyron (chaîne Florian Philippot)
La démographie mondiale rend par ailleurs ce projet structurellement fragile : les pays asiatiques qualifiés, première source de migration de travail, traversent eux-mêmes une transition démographique achevée. Le vivier se réduira mécaniquement, orientant les flux vers des populations dont l’intégration économique rapide est moins assurée. Loin d’être une réponse à la compétitivité, ce scénario risque donc de cumuler les fragilités sociales sans résoudre le retard industriel qui en est la cause première.
Ce qu’il faut retenir
La question de l’immigration de travail illustre une ligne de fracture qui traverse la gauche française depuis l’abandon, en 1983, de toute perspective de transformation sociale par François Mitterrand. Défendre une régulation de l’immigration au nom de la protection des travailleurs les plus modestes n’est pas une position de droite : c’est un héritage du mouvement ouvrier que la gauche institutionnelle a choisi de renier, au risque de laisser le champ libre à des forces politiques qu’elle prétend combattre.
Voir aussi
Vidéo « Michel Onfray, positionnement politique et classification idéologique » de Front Populaire
Pour aller plus loin
- L’impensé de la gauche : autour d’un Carnet soviétique, Michel Onfray (Galilée)
- L’Homme révolté, Albert Camus (Gallimard)
- Mémoires : Fils de la nation, Jean-Marie Le Pen
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