Diabolisation des opposants, déséquilibre du temps de parole, exhibition pathétique de la maladie présidentielle : la campagne référendaire de 1992 sur le traité de Maastricht reste, selon Pierre-Yves Rougeyron, le laboratoire des méthodes de propagande employées depuis lors par le pouvoir français face à toute contestation populaire. Une matrice qui se serait ensuite déployée lors de la crise des gilets jaunes et de la séquence Covid.

Pourquoi la campagne du référendum de Maastricht de 1992 est-elle considérée comme une matrice de propagande ?

Selon Pierre-Yves Rougeyron, la campagne de 1992 a inauguré en temps de paix un degré inédit d’instrumentalisation médiatique et politique. Trois éléments en font une matrice : un temps de parole accordé au « oui » environ deux fois supérieur à celui du « non », la mise en scène de la maladie de François Mitterrand utilisée comme levier émotionnel, et une diabolisation systématique des opposants assimilée par l’invité à des « manières de janta algérienne ». Ces méthodes auraient été reprises lors des crises ultérieures.

Un déséquilibre médiatique organisé

Le premier marqueur de cette campagne, rappelle Pierre-Yves Rougeyron, tient au traitement inégal réservé aux deux camps dans les médias audiovisuels. Le temps de parole du « oui » aurait été le double de celui du « non », transformant le débat démocratique en exercice à sens unique. Cette asymétrie n’a rien d’anecdotique : elle préfigure ce que l’on retrouvera, selon lui, dans les séquences médiatiques contemporaines où une ligne officielle est promue tandis que les contradicteurs sont marginalisés ou caricaturés.

L’invité souligne que cette mécanique ne repose pas sur un débat d’idées loyal mais sur une saturation : occuper l’espace, répéter, neutraliser la contestation par le volume plutôt que par l’argument.

La maladie présidentielle comme arme de campagne

Le deuxième élément, plus singulier, concerne la mise en scène de la santé déclinante de François Mitterrand. Rougeyron évoque la formule d’un journaliste de l’époque qui parlait de « mettre sa prostate dans la balance ». L’objectif assumé : susciter la compassion, mobiliser un électorat sensible à la figure d’un président malade défendant ce qu’il présentait comme son testament politique.

« La mise en scène grotesque et morbide de Mitterrand, de sa maladie, comme disait un journaliste, pour mettre sa prostate dans la balance et pour faire pleurer les gens. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette utilisation du corps présidentiel comme argument politique constitue, pour Rougeyron, une transgression majeure des codes de la délibération démocratique. Le sentiment remplace le raisonnement, la pitié remplace l’examen du traité.

La diabolisation comme méthode

Le troisième pilier de cette matrice est la diabolisation des partisans du « non ». Insultes, menaces, mise en scène : l’invité décrit un dispositif où l’opposant n’est plus un contradicteur mais un ennemi à abattre symboliquement. Cette logique, selon lui, n’a jamais disparu. Elle s’est seulement adaptée.

Pour Rougeyron, ce que la France a vécu pendant la crise du Covid et lors des contre-attaques visant les gilets jaunes relève de la même grammaire :

« En réalité la matrice de tout ça, c’est la campagne de Maastricht. Très clairement. C’est-à-dire diabolisation, insulte, menace, mise en scène. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

L’argument vaut la peine d’être pris au sérieux : à chaque mobilisation populaire d’ampleur ces trente dernières années, on retrouve les mêmes ingrédients. Un récit officiel relayé sans contradiction, une dramatisation des conséquences en cas de défaite du camp gouvernemental, une caricature des opposants présentés comme dangereux, irrationnels ou complotistes.

Une victoire à l’arraché et ses conséquences

Le « oui » à Maastricht ne l’avait emporté qu’à 200 000 voix près, rappelle Rougeyron, ce qui contraste avec l’ampleur des moyens déployés. Ce résultat extrêmement serré, obtenu au prix d’une campagne déséquilibrée, a posé selon lui un précédent : il a montré qu’une question fondamentale touchant à la souveraineté pouvait être emportée par la propagande plutôt que par la délibération.

L’invité établit un parallèle direct avec ce qui se passera treize ans plus tard, lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. Cette fois, malgré le même dispositif médiatique, le « non » l’emporte largement à 55 %. Mais le contournement parlementaire opéré ensuite par Nicolas Sarkozy avec le traité de Lisbonne prolonge, dans la lecture de Rougeyron, la même logique : quand la propagande échoue, on contourne le vote. C’est, dit-il, une « fraude à la Constitution » qui n’a jamais été sanctionnée.

Une matrice qui se prolonge

Ce que Rougeyron décrit, c’est moins une campagne isolée qu’une méthode de gouvernement. Le traitement médiatique du Brexit en France relève selon lui des mêmes mécanismes : couvertures alarmistes répétées, présentation systématiquement négative, absence de contradicteurs sérieux sur les plateaux, recyclage des mêmes chiffres et des mêmes prédictions catastrophistes démenties par les faits.

L’invité y voit la preuve que la matrice de 1992 n’a jamais été démantelée. Elle a simplement été affinée, élargie à d’autres sujets, mobilisée à chaque fois qu’une partie de la population s’écarte du récit officiel.

Ce qu’il faut retenir

La campagne référendaire de 1992 sur Maastricht n’a pas seulement scellé l’entrée de la France dans l’Union économique et monétaire. Elle a, selon Pierre-Yves Rougeyron, fixé un modèle : celui d’une communication d’État qui privilégie l’émotion, le déséquilibre et la diabolisation au détriment du débat. Comprendre cette matrice, c’est se donner les moyens de reconnaître ses réactivations successives et, peut-être, de leur résister.


*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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