La France a longtemps revendiqué une relation singulière avec le continent africain. Pourtant, sur un terrain où elle disposait d’un avantage comparatif écrasant, le nucléaire civil, Paris a choisi de ne pas jouer. Une occasion manquée qui en dit long sur les priorités réelles de la diplomatie française et sur le vide laissé à d’autres puissances.

Pourquoi la France avait-elle une carte maîtresse à jouer sur le nucléaire civil en Afrique ?

La France possédait, selon l’invité interviewé dans un entretien publié le 1er septembre 2026, un levier unique : une expertise nucléaire civile reconnue, historique et exportable. Au lieu de l’actionner comme axe de coopération, la diplomatie française a privilégié des thèmes sans rapport avec les besoins énergétiques du continent, laissant Moscou et Pékin occuper le terrain. Le diagnostic est sévère : la France s’est « suicidée » sur ce dossier.

Un avantage comparatif évident, jamais transformé en politique

Dans l’entretien, l’invité insiste sur le décalage entre l’offre potentielle française et le discours réellement tenu aux partenaires africains.

La France avait une carte à jouer majeure pour le nucléaire en Afrique et on l’a complètement, on s’est suicidé pour elle. Enfin, on a fait : au lieu de parler du nucléaire, on parlait de l’ambassadeur LGBT au Cameroun.

Idriss Aberkane

Cette formule résume un renversement des priorités. Le nucléaire civil représentait un sujet structurant : production d’électricité, formation d’ingénieurs, transfert de compétences, infrastructures de long terme. Autant de domaines où la France disposait d’une expérience opérationnelle réelle, héritée de son parc électronucléaire, de ses grands corps techniques et de ses industriels.

Mais ce qui relève de la coopération technique a été supplanté par des thématiques de valeurs, souvent perçues comme des injonctions extérieures. Le résultat est une perte de crédibilité progressive et un retrait de fait, au moment même où les besoins énergétiques africains explosaient.

L’erreur de méthode : imposer des notions au lieu de proposer un cadre de coopération

L’invité développe un principe de diplomatie qu’il juge structurant : face aux États africains, la France aurait dû raisonner en termes de coopération et non de développement. La distinction est essentielle.

D’un côté, le « développement » suppose un modèle préexistant, pensé à Paris, que l’on propose d’appliquer. De l’autre, la « coopération » part des intérêts partagés, sans prétention à faire la leçon. Appliqué au nucléaire civil, ce principe aurait pu déboucher sur des partenariats concrets : sûreté des installations, formation, montages financiers, intégration aux réseaux électriques.

La formulation retenue par l’invité est nette : face aux partenaires africains, « tu ne leur parles pas de développement, tu leur parles de coopération. C’est-à-dire : nous n’avons rien à vous apprendre. La question c’est : qu’est-ce qu’on va faire ensemble ? » Ce renversement de posture, s’il avait été tenu, aurait permis à la France de rester un interlocuteur crédible face à des acteurs comme Rosatom ou les grands groupes chinois, dont l’offre est simple : financement, construction, exploitation, sans conditionnalité politique visible.

Le vide laissé par Paris profite à d’autres

Le retrait français sur le nucléaire civil africain ne débouche pas sur un vide géopolitique, mais sur une substitution d’acteurs. La Russie et la Chine occupent progressivement le terrain avec des offres intégrées : prêts d’État à État, construction clé en main, formation des ingénieurs locaux, contrats d’exploitation longue durée.

Face à cela, la France avait pourtant une singularité : un savoir-faire nucléaire civil ancien, une expérience d’exploitation continue depuis les années 1960, et une dimension diplomatique qui aurait pu jouer sur la confiance et la durée. Mais cette singularité n’a jamais été mise en cohérence avec une politique africaine lisible.

L’invité observe que les partenaires africains ont intégré ce changement d’époque : soit ils traitent avec Moscou ou Pékin, soit ils diversifient leurs alliances. La France, elle, a laissé s’éroder un actif qu’elle était l’une des seules à détenir. Le continent, lui, avance. La demande énergétique est structurelle : industrialisation, urbanisation, électrification rurale. Le nucléaire civil n’est qu’une option parmi d’autres, mais c’était précisément celle où Paris pouvait apporter une proposition différenciée.

La France, spectatrice là où elle fut actrice

Le recul français ne se limite pas au continent africain. Juan Branco décrit un effacement sur plusieurs fronts simultanément, dont les effets se conjuguent.

À Djibouti, la France disposait historiquement d’une présence militaire exclusive sur le détroit de Bab-el-Mandeb, point de passage obligé entre la mer Rouge et l’océan Indien, qui conditionne l’accès au canal de Suez pour les marchandises et les hydrocarbures à destination de l’Europe. Cette position singulière a été progressivement diluée : la base française cohabite désormais avec au moins cinq installations étrangères, dont des bases américaine et chinoise. La France n’est plus l’interlocuteur incontournable qu’elle était.

« La France avait une influence très importante sur les détroits de Bab-el-Mandeb parce que c’était la seule puissance militaire qui avait une base à Djibouti. »

Juan Branco (Thinkerview)

Sur le Moyen-Orient, Branco rappelle que la France maintenait historiquement une politique d’équilibre, distincte de l’alignement sur un camp. Cet espace de manoeuvre a disparu. La France se retrouve aujourd’hui engagée militairement dans le conflit yéménite via ses accords de défense avec les Émirats arabes unis, sans que ce positionnement ait fait l’objet d’un débat public.

Ces retraits ne sont pas sans lien avec la question énergétique : la perte d’influence sur les routes maritimes stratégiques fragilise la capacité française à sécuriser ses approvisionnements et à peser sur les négociations qui les encadrent. Ce sont des leviers que l’on ne reconstitue pas en quelques mois.

Afrique : quand le recul diplomatique confirme la perte de terrain stratégique

Le cas africain ne s’explique pas seulement par des erreurs ponctuelles de communication. Il s’inscrit dans un effacement plus large de la présence française à l’international, que le journaliste Régis Le Sommier relie directement au style de gouvernance d’Emmanuel Macron. Pour Le Sommier, la France est passée du statut d’acteur à celui de spectateur : « Il y a ceux qui, quand ils appuient sur un bouton, ont une conséquence immédiate sur le terrain. Avec Emmanuel Macron, il y a que des mots. »

« Les déconvenues successives en Afrique montrent combien et à quel point on a reculé dans le monde. »

Régis Le Sommier (Ligne Droite • La matinale de Radio Courtoisie)

Ce diagnostic rejoint celui posé sur d’autres théâtres : au Liban, après l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, la France s’était positionnée en première ligne, avant de disparaître complètement du suivi. Régis Le Sommier, qui s’est rendu deux fois au Liban en 2024, décrit des interlocuteurs libanais « en attente incroyable de la France », une attente restée sans réponse. Le mécanisme est chaque fois identique : une mise en scène présidentielle forte dans la phase initiale, puis une absence durable dès lors que la situation cesse de valoriser directement le chef de l’État.

C’est précisément cette logique d’instrumentalisation des crises à des fins de visibilité personnelle qui rend le recul en Afrique si difficile à corriger. Une présence stratégique durable suppose une continuité d’engagement que le pilotage à court terme ne permet pas de construire.

Ce qu’il faut retenir

La France disposait d’un avantage comparatif majeur sur le nucléaire civil en Afrique, un levier d’influence économique et diplomatique de premier plan. En substituant des injonctions sociétales à une réelle politique de coopération énergétique, elle a dilapidé cet actif et ouvert la voie à d’autres puissances. Ce raté n’est pas un simple échec commercial : il révèle une perte de sens de ce que signifie, pour la France, parler d’égal à égal avec ses partenaires.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Référendum sur l’adhésion à l’UE dans une île de 400 000 habitants » de Idriss J. Aberkane, Ph.D x3

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