Depuis la seconde moitié du XXe siècle, un discours dominant martèle que la patrie appartiendrait au passé, balayée par l’individualisme, le consumérisme, la mondialisation et le pacifisme. Pourtant, lorsqu’on examine sérieusement la tradition philosophique occidentale, cette thèse se fissure. Mieux encore : des penseurs que l’on n’attendait pas sur ce terrain, à commencer par Jürgen Habermas, ont réaffirmé au tournant du XXIe siècle qu’une communauté politique ne tient pas sans patriotisme. L’invité, auteur de Vivre et mourir pour la patrie (éditions Kimé), a livré devant le Cercle Aristote une enquête historico-philosophique qui oblige à reconsidérer la question.

Pourquoi la patrie reste-t-elle une notion politique pertinente au XXIe siècle ?

Parce que même les théoriciens du dépassement de l’État-nation, comme Habermas, jugent qu’aucune communauté politique ne peut se passer d’un sentiment d’appartenance fort. L’amour de la patrie, loin d’être un archaïsme belliciste, est un amour politique structurant : il hiérarchise les biens communs, fonde le devoir de défense et distingue la communauté libre de la tyrannie. La patrie connaît des éclipses historiques (du Ve au XIIe siècle, puis de 1945 aux années 2000), mais elle revient toujours sous des formes nouvelles parce qu’elle répond à une nécessité anthropologique et politique que le marché ou le droit seuls ne suffisent pas à combler.

Le paradoxe Habermas : pourquoi un progressiste a-t-il besoin de la patrie ?

L’historien italien Maurizio Viroli avait tenté, dans For Love of Country, de distinguer patriotisme et nationalisme. Mais c’est chez le philosophe allemand Jürgen Habermas que l’invité trouve l’illustration la plus frappante du retour contemporain de la patrie. De 1989 à 2011, Habermas n’a cessé de parler de patrie, non pour la congédier mais pour en proposer une nouvelle figure : le patriotisme constitutionnel.

L’idée n’est pas née chez lui. Elle vient de Dolf Sternberger, politiste ouest-allemand qui, en 1986, cherchait un patriotisme adapté à une République fédérale allemande ne correspondant ni à une nation ni à un peuple unifié. Sternberger limitait strictement son raisonnement à l’Allemagne divisée. Habermas, lui, universalise le concept : il en fait le seul patriotisme possible pour tous les États européens, un attachement à des principes abstraits (démocratie, droits de l’homme) censés dépasser les nations.

Ce qui est révélateur, souligne l’invité, n’est pas tant le contenu de ce patriotisme constitutionnel que le postulat qui le sous-tend :

« Ce qui est intéressant, c’est pas que Habermas nous propose un patriotisme transnational. Ce qui est intéressant, c’est qu’il faille un patriotisme. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Autrement dit, même pour un penseur qui appelle de ses vœux une Europe postnationale, l’absence de patrie est impensable. La communauté politique, fût-elle supranationale, a besoin d’être aimée pour exister. L’amour politique, que les Modernes ont largement évacué de leurs théories (comme en témoigne un récent Théorie de l’amour moderne où la politique brille par son absence), demeure le liant sans lequel le droit et le marché ne produisent que des agrégats d’individus.

Rome, Montesquieu, Fichte : trois moments de la patrie politique

L’enquête de l’invité ne commence pas en Grèce mais à Rome, « source directe du discours patriotique dans toute notre tradition ». Les Romains distinguaient deux patries : la petite patrie (patria loci), lieu de naissance, et la grande patrie (patria juris), communauté politique à laquelle on appartient par le droit. La grande patrie, c’est Rome, exclusivement. Et pour elle, le citoyen doit être prêt à mourir.

Cicéron précise une chose décisive : cet amour de la patrie n’est pas une passion, mais un sentiment moral, un devoir et une vertu, la vertu civique par excellence. Il est l’amour du bien le plus haut, celui de la respublica. Et là où un tyran s’empare du pouvoir, il n’y a plus de patrie : « Tous les hommes n’ont pas une patrie au sens politique », rappelle l’orateur romain.

Montesquieu, au XVIIIe siècle, reprend cette idée en l’historicisant. Dans L’Esprit des lois, il distingue un patriotisme excessif, propre aux républiques démocratiques antiques, fait d’austérité, de frugalité et d’une tension guerrière permanente, et un patriotisme modéré adapté aux monarchies modernes. L’amour de la patrie n’est donc pas uniforme : il épouse la nature du régime. Mais là encore, le despotisme exclut toute patrie.

Fichte, dans ses Discours à la nation allemande (1807-1808), opère un déplacement décisif. La nation n’étant pas unifiée politiquement, elle doit être pensée comme une réalité prépolitique, spirituelle, définie par la langue, la culture (celle des poètes et des penseurs) et la morale. La patrie devient alors « une tâche infinie », la réalisation du suprasensible dans le sensible. Et l’amour de la patrie, chez Fichte, se décline en trois cercles : national, européen (car les Européens sont issus des Germains et chrétiens), et enfin universel avec l’avènement du royaume de Dieu sur terre. Vision grandiose et parfois « délirante », note l’invité, mais qui influencera durablement le romantisme allemand.

La grande réhabilitation médiévale : quand les théologiens repolitisaient la charité

L’apport le plus méconnu de la tradition patriotique se situe au XIIIe siècle. Des théologiens, non des politiques, reprennent l’expression cicéronienne de caritas patriae pour l’appliquer, non plus au ciel, mais à la cité terrestre.

Thomas d’Aquin, dans son commentaire des Sentences, justifie l’amour de la patrie par la relation de la partie au tout : de même que la main s’expose pour le corps, le citoyen s’expose pour la patrie, bien commun de tous. La piété civique est une manifestation de la charité. Son disciple, Ptolémée de Lucques, va plus loin : Dieu lui-même a inspiré aux Romains de la République l’amour de la patrie, et dans le De regno, il affirme qu’aimer la chose commune accomplit les deux grands commandements évangéliques.

Henri de Gand, à la fin du XIIIe siècle, ira jusqu’à conférer une dimension christique à la mort pour la patrie :

« Le citoyen chrétien qui meurt dans une guerre juste donne sa vie pour ses concitoyens, de même que le Christ a donné sa vie pour tous les hommes. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Cette sacralisation du patriotisme, opérée par des clercs, rappelle que l’amour de la patrie n’est pas condamné à être un amour profane ou idolâtre. Il peut être ordonné à la justice et, pour le chrétien, intégré dans l’ordre de la charité.

Ce qu’il faut retenir

La patrie n’est pas une idée dépassée. Elle est une exigence politique qui traverse l’histoire occidentale, de Cicéron à Habermas, en passant par les théologiens médiévaux. Partout, la même logique : sans amour de la chose commune, sans un bien qui dépasse les intérêts particuliers, la communauté se défait et la tyrannie s’installe. Là où le débat public se satisfait trop souvent de l’opposition binaire entre nationalisme belliqueux et indifférence cosmopolite, l’histoire longue de la philosophie politique trace une voie médiane, celle d’un patriotisme modulé selon les régimes, ordonné à la justice et, pour qui le souhaite, compatible avec les plus hautes exigences spirituelles.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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