Il y a des discours qui traversent le temps sans prendre une ride, et celui de Philippe Séguin à la tribune de l’Assemblée nationale en 1992 appartient à cette catégorie. Trente-trois ans plus tard, Arnaud Montebourg, ancien ministre de l’Économie passé par le socialisme chevènementiste, revient sur ce moment fondateur du débat français sur l’Europe. Avec le recul, que disait vraiment ce texte, et en quoi les décennies d’intégration européenne lui donnent-elles une actualité que même ses adversaires d’alors ne peuvent plus ignorer ?
Quels étaient les arguments centraux de Philippe Séguin contre le traité de Maastricht en 1992 ?
À la tribune de l’Assemblée, Philippe Séguin articulait un double constat rarement entendu dans le camp du « oui ». Il pointait d’abord la mise en place d’une bureaucratie européenne échappant à tout contrôle démocratique, un système où la décision s’éloignerait progressivement des peuples. Il alertait ensuite sur l’effacement de la souveraineté nationale française, non comme posture symbolique, mais comme perte effective de la capacité à décider des orientations économiques et budgétaires du pays. Enfin, il prévenait que le traité fondateur de l’intégration financière et monétaire allait produire une mécanique irréversible, dont les conséquences se feraient sentir bien au-delà des débats du moment.
Une analyse que trente ans d’Europe ont validée
Pour Arnaud Montebourg, le temps a largement confirmé les craintes exprimées par Philippe Séguin. « Aujourd’hui, tout ce qu’on relit de Philippe Séguin est très vrai sur la bureaucratie européenne », affirme l’ancien ministre, qui précise avoir lui-même, malgré ses réticences intellectuelles, voté « oui » au référendum. Il décrit ce moment comme un choix dicté par l’affectif plutôt que par la raison, le débat télévisé voyant un François Mitterrand vieillissant emporter sa conviction sur la corde sensible.
« Sur le plan purement intellectuel, j’ai désapprouvé finalement beaucoup de ce que la gauche n’a pas été capable de faire sur la question européenne et sur la question de la souveraineté nationale. »
Arnaud Montebourg (Forces Françaises de l’Industrie)
Le constat dressé trois décennies plus tard est sans appel. L’ancien parlementaire évoque un système où 60 % des lois françaises sont d’origine européenne, une fabrique normative qui, selon lui, a inversé les priorités : pression intérieure maximale sur les peuples, absence de protection extérieure face aux puissances concurrentes. « Le contraire de ce qu’il faudrait faire », résume-t-il.
Une tradition souverainiste écrasée par les deux grands partis
L’intérêt de ce retour sur 1992 ne se limite pas à l’exégèse d’un texte. Il éclaire aussi la trajectoire singulière d’une sensibilité politique qui, de droite comme de gauche, n’a jamais pu accéder aux responsabilités suprêmes. Arnaud Montebourg rappelle que ni Jacques Chirac à droite, ni François Mitterrand à gauche, n’ont nommé Premier ministre les figures qui incarnaient cette ligne, Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement.
« Ces deux minorités à droite et à gauche qui n’ont pas pu s’entendre pour faire un parti politique qui aurait pu être le renouveau d’un cycle politique. Et les deux partis ont écrasé ces deux traditions dont je fais partie. »
Arnaud Montebourg (Forces Françaises de l’Industrie)
Pour l’ancien ministre, cette double exclusion a laissé un espace que d’autres formations ont occupé depuis, en reprenant une partie de l’héritage que ni le gaullisme social porté par Séguin, ni le chevènementisme de gauche, n’ont pu transformer en majorité de gouvernement.
Ce qu’il faut retenir
Le discours de Philippe Séguin contre Maastricht n’appartient pas qu’à l’histoire parlementaire. Il continue d’irriguer les débats contemporains sur la souveraineté, le contrôle démocratique des décisions européennes et la place de la France dans le concert des nations. Trente-trois ans après, le relire, c’est mesurer ce que la lucidité doit à l’épreuve du temps.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Voir aussi
*D’après un entretien de Arnaud Montebourg sur Forces Françaises de l’Industrie
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