En pleine guerre froide, lorsque Washington imposait à ses alliés occidentaux un cordon sanitaire autour du monde soviétique, un chef d’État a décidé de briser ce tabou. En 1966, Charles de Gaulle entreprend un voyage officiel en Union soviétique qui stupéfie la planète et inaugure ce que l’histoire retiendra comme la politique de détente. Retour sur un coup diplomatique qui démontre qu’un État peut construire un espace d’autonomie stratégique, même sous la pression d’une puissance hégémonique.

Pourquoi le voyage de de Gaulle en URSS en 1966 a-t-il marqué un tournant dans les relations internationales ?

En 1966, le général de Gaulle se rend en Union soviétique, bravant l’interdiction implicite imposée par Washington aux Occidentaux. Reçu par les trois dirigeants suprêmes de l’URSS (Brejnev, Podgorny et Gromyko, qui formaient alors la troïka dirigeante), le président français est acclamé par les foules russes sur des dizaines de kilomètres. Il invente ainsi la politique de détente, démontrant que la France pouvait dialoguer directement avec Moscou sans passer par le prisme américain.

Briser le cordon sanitaire imposé par Washington

Pour comprendre la portée de ce voyage, il faut mesurer l’audace qu’il représentait à l’époque. Depuis l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir à Pékin en 1949, les États-Unis avaient imposé aux pays occidentaux deux interdits majeurs : ne pas reconnaître la République populaire de Chine et maintenir l’Union soviétique dans un isolement diplomatique quasi-total.

Selon l’invité, les Américains pratiquaient une doctrine du containment qui interdisait « tout voyage, toute rencontre ministérielle au chef d’État avec les Russes. Les Russes doivent être tenus comme une espèce de cordon sanitaire. » Aucun dirigeant occidental ne s’était aventuré à Moscou pour un dialogue d’égal à égal avec les successeurs de Khrouchtchev.

De Gaulle va pourtant s’y rendre. Il n’est pas devenu communiste : pas plus que François Ier n’était devenu protestant ou musulman lorsqu’il conclut des alliances avec les princes luthériens allemands et Soliman le Magnifique pour sauver la France encerclée. Il s’agit de haute géopolitique, de stratégie d’équilibre face à une puissance dominante.

Une France acclamée qui incarne l’indépendance

Les images de ce voyage, conservées par l’Institut national de l’audiovisuel, montrent des scènes inédites pour l’URSS. Les Russes acclament le président français sur son parcours officiel, un fait rarissime dans un pays où les manifestations populaires étaient strictement encadrées. Sur une photographie d’époque reproduite par Paris Match, on voit les trois dirigeants suprêmes soviétiques « en train quasiment de boire les paroles, de recueillir les conseils stratégiques du président de la République française. »

Cette posture dit beaucoup : pour la première fois, le Kremlin traitait avec un dirigeant occidental qui n’était ni aligné sur Washington ni hostile par principe. De Gaulle offrait une troisième voie, celle d’une France indépendante des blocs, capable de parler à tout le monde sans demander la permission.

Le sens stratégique : empêcher l’encerclement

Ce voyage s’inscrivait dans une séquence diplomatique d’une intensité remarquable. Dès janvier 1964, de Gaulle avait reconnu la Chine communiste, vingt-deux ans avant que ses partenaires occidentaux ne s’y résolvent. En 1964 encore, il avait effectué une tournée triomphale en Amérique latine, où des dizaines de millions de personnes acclamèrent « la voix d’une France souveraine et indépendante de tout bloc. » En 1965, il mit en garde contre le déficit américain et exigea le remboursement en or des avoirs français en dollars. En 1967, il lança son fameux « Vive le Québec libre » depuis Montréal.

Le voyage à Moscou répondait à une logique implacable : après la trahison allemande du préambule interprétatif de 1963 qui vida le traité de l’Élysée de sa substance, la France se retrouvait encerclée par des États alignés sur Washington. Comme l’explique l’invité, de Gaulle fit alors « alliance avec le diable s’il le faut », cherchant des contrepoids partout où ils pouvaient se trouver.

La rencontre avec les dirigeants soviétiques permit d’ouvrir un canal direct Paris-Moscou. Elle annonçait aussi le retrait français du commandement militaire intégré de l’OTAN, décidé la même année. De Gaulle ferma les bases américaines sur le sol français, estimant, selon les propos rapportés par Alain Peyrefitte, que « lorsque le communisme s’effondrera, l’OTAN n’aura plus de raison d’être. » L’histoire lui donna raison sur le premier point ; sur le second, l’expansion de l’Alliance après 1991 confirma son avertissement.

Ce qu’il faut retenir

Ce que de Gaulle inaugure en 1966, ce n’est pas un rapprochement idéologique, mais une méthode : refuser le monopole diplomatique d’une puissance dominante, créer ses propres canaux, proposer un chemin autonome. Si le monde a changé, la leçon reste d’actualité : un pays qui ne trace pas lui-même sa route finit par suivre celle que d’autres lui imposent.

Union Populaire Républicaine

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