Dix ans après le référendum britannique, le récit officiel présente la sortie de Boris Johnson de Downing Street comme la conséquence d’un anniversaire mal célébré pendant le confinement. La réalité, selon l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron et l’économiste Jean-Michel Salmon, est bien différente : Johnson a été méthodiquement écarté par un comité influent du parti conservateur, au moment précis où il s’attaquait aux fondations européennes du droit britannique.
Pourquoi Boris Johnson a-t-il vraiment été poussé vers la sortie ?
Selon Jean-Michel Salmon, Johnson a été renversé par une cabale interne au parti conservateur, pilotée par un comité décrit comme « européiste, mondialiste et américanolâtre ». Deux décisions ont déclenché l’offensive : son projet de loi pour rétablir l’intégrité du marché intérieur britannique face à l’application zélée du protocole nord-irlandais par Bruxelles, et la mise en place d’un tableau de bord destiné à dé-européaniser des milliers de textes juridiques britanniques. Les fêtes du « Partygate » n’ont été que le prétexte fallacieux servant à l’évincer.
Un Brexit dur qui dérangeait Bruxelles
Pour comprendre la chute, il faut revenir à ce que Johnson avait accompli. Là où Theresa May avait avalé la couleuvre du « backstop », c’est-à-dire le maintien réglementaire de l’Irlande du Nord dans l’Union douanière et le marché unique européens, Johnson avait obtenu en octobre 2019 une renégociation du protocole. Pendant cette renégociation, Jean-Claude Juncker lui-même avait lâché, comme le rappelle Salmon, qu’il n’avait « pas de relation érotique avec le backstop », signe que Michel Barnier était mis en minorité dans sa stratégie de blocage.
Résultat : l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Écosse sortaient de l’Union douanière et du marché unique. L’accord de libre échange signé le 24 décembre 2020 maintenait un accès au marché européen sans droits de douane ni quotas, configuration inédite dans l’histoire des accords commerciaux.
Mais Johnson voulait aller plus loin. Bruxelles appliquait le protocole nord-irlandais avec un zèle politique. Salmon donne un exemple parlant : la viande réfrigérée étant interdite à l’importation dans l’UE, il devenait impossible d’envoyer des sandwichs au jambon depuis la Grande-Bretagne vers les supermarchés d’Irlande du Nord. Face à cette situation, Johnson a lancé un projet de loi sur la continuité du marché intérieur britannique, prêt à outrepasser l’accord de divorce si nécessaire.
« Il avait fait construire un tableau de bord sur toutes les lois britanniques issues des transpositions des directives européennes. Ça faisait plusieurs milliers de pièces juridiques qu’il fallait abroger pour déseuropéaniser le droit britannique. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Le comité qui fabrique les premiers ministres
C’est ce double mouvement qui a déclenché la mécanique d’élimination. Salmon insiste sur un point central : il s’agit toujours du même comité interne au parti conservateur, celui-là même qui avait eu la peau de Margaret Thatcher des décennies plus tôt, et dont une partie des membres actuels sont les héritiers directs de ceux qui l’avaient poignardée dans le dos.
L’enchaînement est révélateur. Une fois Johnson démissionnaire, le comité mise sur Rishi Sunak, présenté comme le candidat « idéal » : invisible pendant la campagne référendaire de 2016, marié à l’une des plus grandes fortunes d’Inde, lui-même milliardaire, profil mondialiste assumé. On lui reconstruit a posteriori une image de Brexiter pour faire passer la pilule auprès de la base.
Première tentative ratée : les militants conservateurs, eux, sont restés Brexiters. Ils élisent Liz Truss, dont le discours est plus dur encore que celui de Johnson. La cabale doit donc rejouer la partition. En 45 jours, sous prétexte d’une politique budgétaire et monétaire jugée intenable à dix ans, le FMI, le Trésor britannique et la Banque d’Angleterre se coalisent. Truss démissionne. Sunak peut enfin arriver au pouvoir, sans même passer par un vote des militants.
La trahison méthodique
Une fois installé, Sunak exécute le programme pour lequel il a été choisi. Salmon décrit deux décisions concrètes. La première : l’accord de Windsor, qui entérine le protocole nord-irlandais comme arrangement définitif, en associant symboliquement le roi Charles III à la communication. L’annexion réglementaire de l’Irlande du Nord devient ainsi un fait acquis.
La seconde : l’arrêt pur et simple du tableau de bord de dé-européanisation lancé par Johnson. Les milliers de textes hérités du droit communautaire restent en vigueur. Sunak utilise son pouvoir exécutif pour, dans les faits, mettre en suspens la mise en œuvre du Brexit, sans jamais le dire ouvertement.
Le prix politique de cette trahison sera lourd. Aux élections générales de 2024, les conservateurs subissent une défaite historique. Mais le calcul du comité reste cohérent : Sunak aura profité pendant deux ans des ors de la monarchie, et l’objectif stratégique, freiner la déseuropéanisation du droit britannique, aura été atteint.
« Sur les deux dossiers, il utilise son pouvoir exécutif pour arrêter la mise en œuvre du Brexit, tout simplement. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Un avertissement pour comprendre les démocraties européennes
L’affaire Johnson dépasse largement le cas britannique. Elle illustre, selon Rougeyron, un mécanisme général : les forces européistes ne renoncent jamais à reprendre la main, même lorsqu’un référendum a tranché, même lorsqu’un premier ministre est élu sur un mandat clair. Elles attendent leur moment, identifient les hommes utiles, et utilisent les structures internes des partis pour neutraliser les dirigeants qui menacent réellement l’architecture communautaire.
Ce que Johnson a payé, ce n’est ni son désordre personnel ni les fêtes pendant le Covid. C’est sa volonté assumée de tirer les conséquences juridiques et réglementaires du vote de 2016. Tant qu’il négociait, il était toléré. Quand il a voulu démanteler ce qui restait du droit européen dans la loi britannique, il a été éliminé.
Ce qu’il faut retenir
La chute de Boris Johnson n’est pas un accident moral mais un acte politique. Elle marque la riposte d’un comité conservateur acquis aux intérêts mondialistes et européistes, déterminé à empêcher tout Brexit véritablement appliqué. Comprendre cet épisode, c’est saisir pourquoi les véritables ruptures de souveraineté demandent non seulement un vote populaire, mais aussi une vigilance permanente face aux structures partisanes qui survivent aux élections.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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