Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, les couvertures de presse continuent d’annoncer la « désillusion » britannique et la fuite des capitaux vers le continent. Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire. La City de Londres n’a perdu ni son rang ni ses parts de marché au profit de Paris ou de Francfort. Décryptage d’un mythe tenace, à partir de l’analyse de l’économiste Jean-Michel Salmon, spécialiste des économies insulaires et auteur d’un ouvrage de référence sur le Brexit.
Pourquoi la City n’a-t-elle pas quitté Londres après le Brexit ?
Les prévisions catastrophistes annonçaient une perte de 30 à 40 % de l’activité financière londonienne au profit de Paris et Francfort. Ces prévisions ont été démenties par les faits. Selon Jean-Michel Salmon, trois raisons structurelles expliquent ce maintien : la City reposait sur des avantages compétitifs antérieurs à l’adhésion européenne, le marché financier londonien est mondial et non européen, et les annonces de délocalisation relevaient d’une opération de communication politique (le « project Fear ») plus que d’une réalité économique.
Le « project Fear » : une campagne de peur démentie par les faits
Pour comprendre pourquoi la City est restée à Londres, il faut revenir à la mécanique du discours qui prédisait sa chute. Jean-Michel Salmon rappelle que dès la campagne référendaire de 2016, faute d’arguments politiques face à un référendum démocratique, les partisans du maintien dans l’Union européenne ont concentré leur communication sur le terrain économique.
Le FMI, le Trésor britannique, la Banque mondiale, la Commission européenne ont successivement publié des études annonçant une catastrophe économique. Une logique implicite sous-tendait l’ensemble : plus une économie est ouverte, plus elle croît. Donc sortir du marché unique et de l’union douanière reviendrait à se mutiler. Pierre-Yves Rougeyron, qui anime l’entretien, et son invité contestent ce postulat en rappelant que quarante ans de mondialisation ont coïncidé avec une décélération générale des taux de croissance, et que des puissances comme la Corée du Sud, le Japon ou la Chine se sont développées sur la base d’un protectionnisme assumé.
« On nous a vendu les dix plaies d’Égypte. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette formule, qu’Éric Zemmour employait à l’époque sur CNews pour décrire la propagande anti-Brexit, résume bien ce que Jean-Michel Salmon décrit comme une constante : l’agitation médiatique du chiffre catastrophe, qui n’est jamais confronté ex post à la réalité.
Une place financière mondiale, pas européenne
Le cœur de l’erreur d’analyse, selon Jean-Michel Salmon, tient à un malentendu sur la nature même de la City. Londres n’est pas une place financière européenne qui devrait sa puissance à son ancrage dans l’Union. C’est une place financière mondiale, dont les flux dépassent largement le périmètre des Vingt-Sept.
Les annonces de délocalisation massives vers Paris et Francfort supposaient que les grandes banques internationales raisonnaient en termes d’accès au marché unique. Or l’activité de la City repose sur un écosystème particulier : concentration d’expertises juridiques anglo-saxonnes, fuseau horaire stratégique entre l’Asie et l’Amérique, profondeur des marchés de capitaux, langue, infrastructure réglementaire spécifique. Aucun de ces atouts n’est transférable du jour au lendemain à Paris ou à Francfort.
Jean-Michel Salmon ajoute un point que peu d’analystes ont souligné : Jean-Claude Juncker, en tant qu’ancien Premier ministre du Luxembourg, n’avait aucun intérêt à déclencher une guerre frontale entre la City et l’Union européenne. Le Luxembourg est lui-même une place financière qui vit en grande partie de la circulation des capitaux. Une rupture violente aurait fragilisé l’ensemble du système.
Pourquoi Paris et Francfort n’ont pas raflé la mise
La narration médiatique présentait Paris et Francfort comme les héritières naturelles de la City. Cette présentation supposait que la finance internationale se déplacerait par simple application de la logique communautaire : sans passeport européen, les opérateurs londoniens devaient migrer.
Plusieurs réalités ont contredit ce scénario. D’abord, l’accord commercial signé fin décembre 2020 entre le Royaume-Uni et l’Union européenne maintient un accès important au marché européen, sans droit de douane ni quota. Ensuite, les négociateurs britanniques, conduits par David Frost, ont obtenu un Brexit dur tout en préservant l’essentiel des flux économiques bilatéraux. Enfin, la fiscalité française et la rigidité réglementaire de la zone euro n’offrent pas les conditions qui auraient permis à Paris de capter durablement l’activité.
Jean-Michel Salmon souligne aussi un fait stratégique souvent oublié : l’axe Paris-Londres est, selon lui, « le seul axe européen rentable pour la France ». Or Michel Barnier, négociateur côté européen, a mené une stratégie que l’invité juge profondément contraire aux intérêts français, en cherchant à punir Londres plutôt qu’à préserver cette relation bilatérale.
Le verdict des indicateurs macroéconomiques
Dix ans après, les grands indicateurs économiques racontent une histoire qui n’a rien d’une catastrophe. Jean-Michel Salmon, qui a passé en revue les statistiques de croissance, de chômage, d’inflation et d’équilibre extérieur, résume ainsi son diagnostic : l’économie britannique brexitée se porte moins mal que les économies continentales, dans un contexte international défavorable marqué par la Covid, la guerre en Ukraine et la crise énergétique.
« Toutes les annonces de perte substantielle de l’activité de la City ont été complètement démenties par l’expérience. La City va très bien, merci pour elle. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Les difficultés que rencontre le Royaume-Uni depuis 2020 sont réelles, mais elles ne sont pas imputables au Brexit. Elles résultent de chocs externes qui ont frappé toutes les économies développées. Imputer mécaniquement les difficultés britanniques à la sortie de l’Union européenne, comme le font la plupart des éditoriaux français, relève d’une confusion de causalité.
Ce qu’il faut retenir
La City n’a pas quitté Londres parce qu’elle n’avait aucune raison structurelle de le faire. Les promesses de transfert massif vers Paris et Francfort relevaient d’une opération de communication destinée à dissuader d’autres peuples européens de suivre l’exemple britannique. Dix ans après, le bilan plaide pour une lecture plus lucide : la souveraineté retrouvée n’a pas détruit l’économie britannique, et la place financière de Londres conserve son rang mondial. Pour les souverainistes français, c’est un précédent qui mérite d’être étudié pour ce qu’il est, et non pour ce qu’une certaine presse continue d’en dire.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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