Arrivé à Downing Street en octobre 2022 après la chute de Liz Truss, Rishi Sunak fut présenté comme un Brexiter convaincu. Dans son entretien au Cercle Aristote du 23 juin 2026, l’économiste Jean-Michel Salmon, spécialiste des économies insulaires, démonte cette légende et décrit méthodiquement comment Sunak a, en quelques mois, paralysé deux chantiers décisifs du Brexit, avant de conduire son parti à une déroute électorale historique en juillet 2024.
Comment Rishi Sunak a-t-il saboté le Brexit avec le Windsor Framework ?
Selon Jean-Michel Salmon, Sunak a saboté le Brexit en deux temps. D’abord en signant le Windsor Framework en février 2023, qui a enteriné l’annexion réglementaire de l’Irlande du Nord par l’Union européenne au lieu de la remettre en cause comme l’avait entrepris Boris Johnson. Ensuite en mettant fin au tableau de bord de dé-européanisation du droit britannique, qui devait permettre d’abroger les milliers de normes issues des transpositions de directives européennes. Deux décisions prises sous couvert d’exercice normal du pouvoir exécutif, mais qui ont gelé la mise en œuvre concrète du Brexit.
Un candidat fabriqué pour faire tomber Boris Johnson
Pour comprendre la séquence Sunak, il faut revenir, explique Jean-Michel Salmon, à la chute de Boris Johnson à l’été 2022. Cette chute n’a rien d’accidentel : elle est, selon l’analyse développée dans l’entretien, le produit d’une cabale orchestrée par les comités les plus europhiles et atlantistes du Parti conservateur, ceux-là mêmes qui avaient déjà eu la peau de Margaret Thatcher des décennies plus tôt.
Pourquoi cette détermination à écarter Johnson ? Parce qu’il commençait précisément à donner au Brexit son contenu réel. Il avait lancé un projet de loi sur la continuité du marché intérieur britannique destiné à passer outre, si nécessaire, à l’application zélée du protocole nord-irlandais par Bruxelles. Et il avait mis en chantier ce fameux tableau de bord de dé-européanisation du droit, qui aurait permis d’extraire méthodiquement le droit britannique de la matrice européenne.
Les prétextes utilisés pour le faire tomber furent dérisoires : un gâteau d’anniversaire pendant le Covid, quelques manquements montés en épingle. Mais le but, lui, était stratégique : remplacer Johnson par un profil idéologiquement aligné avec l’oligarchie mondialiste.
Sunak fut ce profil. Marié à l’une des plus grosses fortunes indiennes, milliardaire lui-même, formé dans la haute finance internationale, il cochait toutes les cases. Restait un problème : pendant la campagne référendaire de 2016, il avait été quasi invisible. On lui a donc reconstruit après coup, comme le note Jean-Michel Salmon, une image de Brexiter de la première heure. Quand la procédure interne au Parti conservateur s’est déclenchée, il est arrivé en tête chez les députés. Mais les militants, eux, ont voté pour Liz Truss, jugée plus crédible sur le Brexit. Il a fallu un second round, déclenché par la chute organisée de Truss en 45 jours, pour que Sunak accède enfin à Downing Street, cette fois sans même passer par le vote des militants.
Windsor Framework : l’Irlande du Nord définitivement annexée
Une fois installé, Sunak a agi vite. Premier acte : le Windsor Framework, signé en février 2023, présenté avec une mise en scène impliquant le roi Charles III pour mieux faire passer la pilule.
« Sur l’Irlande du Nord, il enfonce le clou europhile : l’annexion de l’Irlande du Nord. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Pour mesurer la portée du geste, Jean-Michel Salmon rappelle l’enjeu de fond. L’équipe de Michel Barnier avait, dès le début des négociations, instrumentalisé la question irlandaise pour empêcher tout Brexit dur. L’argument, contestable selon l’invité, était que l’absence de frontière sur l’île d’Irlande ferait de l’Irlande du Nord un cheval de Troie économique vers le marché unique. La parade imposée fut le backstop, puis le protocole nord-irlandais : maintenir l’Irlande du Nord dans l’union douanière et le marché unique européens, c’est-à-dire conserver une partie du territoire britannique sous tutelle réglementaire de Bruxelles.
Boris Johnson, avec son projet de loi sur le marché intérieur, avait commencé à briser ce verrou. Sunak, lui, l’a refermé. Le Windsor Framework valide, pour l’essentiel, la logique d’annexion réglementaire et la présente comme un acquis définitif.
L’enterrement du tableau de bord de dé-européanisation
Second acte du sabotage : l’abandon, dans la même période, du tableau de bord destiné à recenser et abroger les milliers de pièces juridiques britanniques issues des directives européennes. Ce chantier, lancé sous Johnson, était la condition pratique pour que le Brexit produise des effets concrets dans la vie économique, sociale et réglementaire du pays. Sans cette opération de tri et de réécriture, le Royaume-Uni demeurait juridiquement européen sur l’immense majorité de ses normes, même après être sorti politiquement.
En coupant le robinet de cette opération, comme le résume Jean-Michel Salmon, Sunak utilise son pouvoir exécutif pour arrêter la mise en œuvre du Brexit, tout simplement. La rupture politique de 2016 restait sur le papier, mais sa traduction législative et réglementaire était gelée.
Juillet 2024 : la sanction électorale
Le retour de bâton ne s’est pas fait attendre. Aux élections générales de juillet 2024, le Parti conservateur, identifié à ce double sabotage et à la trahison de Johnson, a pris une raclée historique. Jean-Michel Salmon en livre une lecture nuancée : la victoire travailliste fut spectaculaire en sièges, avec les deux tiers de la Chambre des communes, mais en trompe-l’œil en voix. Le Labour de Keir Starmer recueille moins de voix qu’en 2017 ou 2019. Reform UK, le parti de Nigel Farage, obtient à peu près la moitié des voix travaillistes, mais cent fois moins de sièges, en raison du scrutin uninominal majoritaire à un tour.
Ce que sanctionne l’électorat conservateur, c’est moins une défaite idéologique qu’un sentiment de trahison : Sunak a profité des ors du pouvoir pendant deux ans tout en suspendant, dans les faits, ce pour quoi son parti avait été reconduit.
Ce qu’il faut retenir
Le cas Sunak, tel que le présente Jean-Michel Salmon, illustre une mécanique classique : on ne tue pas un Brexit en l’attaquant de front, on le tue en plaçant à sa tête un faux ami chargé de geler ses chantiers décisifs. Le Windsor Framework et l’abandon du tableau de bord de dé-européanisation auront été les deux instruments de cette stratégie. La sanction électorale de 2024 prouve néanmoins que les peuples, eux, finissent par voir clair, même quand on tente de leur faire passer la trahison pour de la prudence.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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