L’université populaire ne date pas de 2002 ni de Michel Onfray. Celui qui en a relancé le principe au début du XXIe siècle rappelle lui-même que cette institution plonge ses racines dans un moment fondateur de la République : l’affaire Dreyfus. Retour sur une aventure intellectuelle et démocratique trop souvent oubliée.
Qu’est-ce que l’université populaire et quel lien avec l’affaire Dreyfus ?
L’université populaire est une institution d’éducation citoyenne gratuite, née en France au moment de l’affaire Dreyfus (1894-1906). Ses principaux traits :
- Un lieu de transmission du savoir hors des circuits universitaires traditionnels
- Une réponse à la nécessité d’éclairer l’opinion par la connaissance plutôt que par la passion
- Un instrument de formation du jugement critique chez les citoyens
- Une initiative portée par des intellectuels engagés dans le débat public
- Une tradition que Michel Onfray a réactivée en 2002 pour lutter contre ce qu’il identifiait alors comme une menace pour la démocratie
Une institution républicaine née d’un séisme politique
L’affaire Dreyfus a profondément divisé la France. Au-delà du sort d’un capitaine injustement condamné, c’est la question de la vérité, de la justice et de la place de la raison dans la cité qui se jouait. Dans ce contexte, des intellectuels et des universitaires ont ressenti la nécessité de créer des lieux où les citoyens pourraient accéder à un savoir émancipateur, indépendant des pouvoirs établis.
Michel Onfray le rappelle dans cet entretien : lorsqu’il lance sa propre université populaire en 2002, il le fait en référence explicite à cette tradition dreyfusarde. Son objectif déclaré est alors de combattre les idées de Jean-Marie Le Pen, auquel il reproche notamment un antisémitisme récurrent. La filiation est assumée : éduquer pour armer la raison citoyenne contre les passions politiques les plus sombres.
2002-2018 : une expérience de quinze ans
L’université populaire animée par le philosophe aura fonctionné une quinzaine d’années. Le principe : des cours gratuits et ouverts à tous, sans condition de diplôme, sur des sujets de philosophie, d’histoire, de littérature. Une contre-histoire de la pensée qui se déploie en marge des institutions académiques.
« Je ressuscite les universités populaires telles qu’elles ont existé au moment de l’affaire Dreyfus. »
Michel Onfray (Front Populaire)
Dans l’esprit du fondateur, il s’agit de rendre accessible ce qui est habituellement réservé à une élite. L’université populaire se veut un outil de démocratisation radicale du savoir, fidèle à l’idée que la République ne tient pas seulement par les institutions mais aussi par la capacité des citoyens à penser par eux-mêmes.
La réactivation impossible : quand le local bloque le national
Après cette première expérience, Michel Onfray a souhaité recréer une université populaire dans son village natal de Chambois, en Normandie. Le projet n’a pas abouti. L’opposition est venue, selon ses mots, des « édiles » locaux qui en ont rendu la réalisation impossible.
Cet épisode illustre une tension récurrente : l’université populaire, parce qu’elle échappe aux circuits institutionnels et aux validations académiques traditionnelles, suscite la méfiance. Elle incarne une forme d’indiscipline intellectuelle que les pouvoirs établis, même locaux, peuvent percevoir comme une menace.
De l’anti-Le Pen à l’anti-Mélenchon : une boussole inchangée
L’université populaire de 2002 visait explicitement l’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen. Vingt ans plus tard, le philosophe affirme n’avoir pas changé de combat, mais constate que l’antisémitisme s’est déplacé. Il le situe désormais dans les rangs d’une autre formation politique, citant nommément Jean-Luc Mélenchon.
« Qui aurait pu imaginer que Jean-Luc Mélenchon en soit arrivé à un devenir passionnément antisémite ? »
Michel Onfray (Front Populaire)
Cette évolution du paysage politique, réelle ou perçue, ne modifie pas le principe initial : l’université populaire reste un instrument de résistance intellectuelle face aux passions idéologiques qui menacent la raison publique. Simplement, les cibles ont changé de camp.
Ce qu’il faut retenir
L’université populaire n’est pas une invention contemporaine mais la réactivation d’une tradition républicaine née dans l’épreuve de l’affaire Dreyfus. Elle rappelle que la démocratie a besoin, pour respirer, de lieux où le savoir circule librement, hors des institutions et des partis. Son histoire, ses échecs et ses renaissances disent quelque chose de l’état de notre débat public. À chacun d’en tirer les leçons.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Michel Onfray, positionnement politique et classification idéologique » de Front Populaire
Pour aller plus loin
- L’impensé de la gauche : autour d’un Carnet soviétique, Michel Onfray (Galilée)
- L’Homme révolté, Albert Camus (Gallimard)
- La Ferme des animaux, George Orwell
- 1984, George Orwell
- Mémoires : Fils de la nation, Jean-Marie Le Pen
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