Un bus parisien, une rixe entre passagers, une serviette qui s’ouvre : c’est ainsi que débute l’une des plus stupéfiantes affaires d’espionnage de la IVe République. Éric Branca, historien et auteur de La République des imposteurs, revient sur ce scandale où un général français, fraîchement promu chef d’état-major général des armées, s’est retrouvé au cœur d’un trafic de documents classifiés au profit de plusieurs puissances étrangères.
Qu’est-ce que l’affaire Revers et pourquoi illustre-t-elle la faillite de l’autorité sous la IVe République ?
L’affaire Revers, du nom du général Georges Revers, révèle qu’un document militaire classifié sur les positions du corps expéditionnaire français en Indochine a été transmis à un agent d’influence, Roger Peyré, qui l’a revendu au Viet-minh, aux Soviétiques, aux Chinois et aux Américains. Ce scandale, étouffé avant tout procès sérieux, illustre selon Éric Branca l’incapacité de la IVe République à sanctionner ses élites défaillantes : corruption de parlementaires, protections croisées, fuite du principal accusé, et absence totale de condamnation judiciaire.
Une rixe dans un bus, point de départ d’un scandale d’État
L’affaire naît d’un incident banal. Dans un bus parisien, la ligne 63, deux ressortissants vietnamiens, désignés à l’époque comme « annamites », refusent de laisser monter un soldat français en permission, revenu d’Indochine avec des béquilles. La dispute éclate, le conducteur invite les protagonistes à régler leur différend à l’extérieur. Devant la gare de Lyon, l’un des deux hommes laisse échapper sa serviette. À l’intérieur : des documents « secret défense » d’une importance considérable, donnant toutes les positions du corps expéditionnaire français en Indochine.
La remontée de l’affaire est immédiate. Le patron de la sûreté de l’époque, Pierre Bertaux, prévient le ministre de l’Intérieur Jules Moch. L’enquête remonte alors jusqu’à un nom inattendu : le général Revers.
Un général cinq étoiles, un agent d’influence et des parlementaires payés
Georges Revers, nommé chef d’état-major général des armées, a gravi les échelons jusqu’à obtenir sa cinquième étoile. Mais selon Éric Branca, cette ascension ne doit rien au hasard :
Ce général Revers, pour obtenir sa cinquième étoile, a corrompu ou fait corrompre un grand nombre de parlementaires et certains ministres.
Éric Branca (Fondation Charles de Gaulle)
L’enquête met au jour l’existence de Roger Peyré, agent d’influence du général. Chez lui, les enquêteurs retrouvent un carnet sur lequel figurent des noms de ministres et de parlementaires, avec en regard les sommes versées. Des montants considérables pour l’époque : certains auraient touché 500 000, 600 000, voire 700 000 anciens francs, alors que le salaire minimum avoisinait 10 000 francs.
Le général Revers, n’ayant pas les moyens de payer ces appuis, s’en est remis à Peyré. Et Peyré a trouvé les fonds en vendant le rapport que Revers avait rédigé à l’issue d’une mission en Indochine. Pas à un seul acheteur : au Viet-minh, aux Soviétiques, aux Chinois, aux Américains, qui attendaient alors que la France quitte la région pour prendre sa place.
Le profil accablant de Roger Peyré
Roger Peyré n’était pas un simple intermédiaire vénal. Selon Éric Branca, ce personnage que le général Revers avait récupéré comme une sorte de directeur de la communication cumulait les tares : ancien milicien, ancien membre du Parti populaire français de Jacques Doriot, il aurait même fabriqué et vendu les uniformes de la milice. À la Libération, il s’était « racheté » en livrant les noms de ses propres amis de la milice et du PPF. Poursuivi malgré tout pour faits de collaboration, il a été défendu par le général Revers en personne. Un détail qu’Éric Branca juge « absolument stupéfiant ».
Convaincu de corruption, Peyré échappe pourtant à toute condamnation : il s’embarque à Marseille, disparaît en Amérique du Sud, et ne sera jamais retrouvé. On suppose qu’il est mort dans les années 1960, sans certitude.
Une affaire étouffée, symptôme d’un régime sans autorité
Le contraste avec la Ve République est net, selon l’historien. Les scandales existent sous tous les régimes, mais sous la Ve, des affaires comme la Garantie foncière ou les abattoirs de La Villette ont conduit des responsables en prison. Rien de tel ici : l’affaire Revers se termine par des fuites et des non-lieux.
Sous la IVe République, ces scandales ont été consubstantiels au régime et ont commencé tout de suite.
Éric Branca (Fondation Charles de Gaulle)
Éric Branca rappelle que le général de Gaulle, dans ses Mémoires, ne cachait pas son exaspération face à ce qu’il appelait « le système » : un régime d’irresponsabilité ou, selon l’historien, des personnages qui auraient dû être sous l’autorité de l’État faisaient « absolument n’importe quoi ». L’affaire Revers, avec son général cinq étoiles compromis, son agent d’influence triple ou quadruple, et ses parlementaires achetés, en est l’une des illustrations les plus saisissantes.
Ce qu’il faut retenir
L’affaire Revers n’est pas qu’un fait divers judiciaire oublié. Elle concentre, selon Éric Branca, tous les maux de la IVe République finissante : corruption des élites, porosité avec d’anciens collaborateurs, trafics d’influence au sommet de l’armée, et une justice incapable de conclure. Douze années perdues, tranche l’historien, dont la Ve République a dû réparer les dégâts.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Conférence sur la République française 1944-1954 » de Fondation Charles de Gaulle
Pour aller plus loin
- La République des imposteurs. 1944-1954, Éric Branca
- Histoire de l’épuration, tome 1 : De l’indulgence aux massacres (novembre 1942 – septembre 1944), Robert Aron
- Mémoires de guerre, Charles de Gaulle
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