L’abandon du Scaf franco-allemand a été vécu comme une libération par les partisans de la souveraineté industrielle française. Mais derrière ce projet d’avion de combat avorté se cache un problème bien plus structurel : Airbus, joyau technologique né français, fonctionne désormais comme un instrument allemand hostile aux intérêts de la France. Une situation que les milieux politiques peinent à nommer, mais que l’invité du Cercle Aristote décrypte sans détour.

Comment Airbus est-il passé sous contrôle allemand, et pourquoi est-ce un enjeu de souveraineté industrielle pour la France ?

La trajectoire d’Airbus illustre une captation progressive par les intérêts allemands, selon l’invité. L’entreprise a d’abord été une société entièrement française, avant de devenir une entreprise allemande, puis aujourd’hui ce qu’il qualifie de « boîte allemande antifrançaise ». Ce glissement s’est opéré par des montages juridiques complexes qui rendent aujourd’hui extrêmement difficile une séparation des actifs. L’enjeu est directement lié au projet Scaf : selon l’invité, la participation allemande à ce programme visait deux objectifs : capter les technologies françaises pour les revendre aux Américains, et paralyser les projets autonomes français en nous faisant perdre du temps. « Pour le Scaf, ça nous a fait perdre 10 ans », affirme-t-il, alors même que Dassault disposait de toutes les capacités pour développer le prochain avion de combat français.

La tactique du partenaire hostile

L’analyse développée dans l’entretien replace cette situation dans une stratégie allemande plus large. L’Allemagne cherche à redevenir le pilier européen de l’OTAN, ce qui passe par l’écrasement industriel de la France dans les secteurs stratégiques. Le modèle économique allemand traverse une crise profonde : la machine-outil est déjà délocalisée en Asie, l’automobile va subir la concurrence chinoise de plein fouet. L’armement apparaît donc comme un secteur de repli, avec l’ambition d’inonder le marché mondial de matériel militaire à bas prix, comme l’Allemagne l’avait fait après la Guerre froide.

« Maintenant que vous avez compris la tactique antifrançaise, n’oubliez pas de la remettre dans la stratégie allemande qui est d’être le pilier de l’OTAN. L’Allemagne veut nous écraser industriellement. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Dans le domaine des blindés, la situation de KNDS illustre les mêmes tensions. L’ancien GIAT devenu Nexter est désormais empêtré dans une holding commune avec les Allemands, qui cherchent à augmenter la part du gouvernement allemand pour tout délocaliser outre-Rhin. Sur ce dossier, l’invité estime qu’une séparation reste envisageable : les brevets français sont encore logés dans KNDS France, ceux des Allemands dans KNDS Allemagne. Une rupture juridique est donc possible à relativement court terme.

Le nœud juridique d’Airbus : un piège souverain

Le cas d’Airbus est autrement plus complexe. Les montages juridiques qui lient les différentes entités rendent un « dépiotage » extrêmement difficile. L’invité le reconnaît lui-même : il ne peut pas proposer de solution clé en main dans le cadre d’un entretien, tant le sujet est techniquement ardu. Mais il insiste sur la nécessité de mettre cette question sur la table, car l’hostilité allemande est désormais tellement manifeste que même Emmanuel Macron ne peut plus la dissimuler.

La différence de modèle économique entre les deux pays aggrave le déséquilibre. L’euro sert les exportations allemandes de biens substituables (automobile, machines-outils) mais freine les exportations françaises dans l’aéronautique et les biens à haute valeur ajoutée, qui nécessiteraient une monnaie plus souple. Tant que cette asymétrie persiste et que le cadre européen empêche toute politique industrielle autonome, la France restera pieds et poings liés dans un partenariat toxique.

Ce qu’il faut retenir

Airbus incarne aujourd’hui le paradoxe d’une souveraineté industrielle française dissoute dans des montages juridiques et politiques européens qui servent prioritairement les intérêts allemands. Si le divorce est acté pour le Scaf et envisageable pour KNDS, le démantèlement ordonné d’Airbus reste un chantier juridique colossal que personne, pour l’instant, ne semble prêt à engager. Une question que l’invité promet d’approfondir, car elle conditionne rien de moins que l’autonomie stratégique de la France.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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